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« Eskera au bord du monde de Bérengère Cournut »: se laisser emporter

par Marianne Fougère
27.08.2026

Bérengère Cournut retrouve sa langue de l’entre-deux pour raconter un peuple menacé d’effacement, au risque parfois de perdre son lecteur dans les courants.

 

Au bout du monde

 

Eskera vit avec son grand-père sur une grève battue par les vents, au cœur des canaux de Patagonie. Elle plonge pour ramasser des moules, cueille des œufs dans les marais, attend le retour de Yuras et Yasoep, ses amis dont les familles vivent au rythme des migrations. Son monde tient dans cette géographie de l’eau, du vent, des forêts escarpées et des gestes transmis. Puis une vague immense vient tout emporter. Arrachée au rivage qu’elle connaît, Eskera bascule dans un voyage où le temps cesse d’avancer en ligne droite. Passé, présent, mémoire et réincarnations se mêlent tandis qu’elle suit les traces des Kawésqar, peuple nomade de la mer présent depuis des millénaires à l’extrême sud du continent américain.

 

Après les Hopis de Née contente à Oraibi et les Inuits de De pierre et d’os, Bérengère Cournut poursuit ainsi son travail de déplacement : aller vers d’autres façons d’habiter le monde, d’autres récits, d’autres rapports au vivant.

 

Une langue entre les mondes

 

On retrouve immédiatement ce qui rend sa plume si singulière. Cournut écrit dans une zone poreuse où le réel accepte sans résistance la présence des esprits, où les morts circulent encore parmi les vivants, où un paysage n’est jamais seulement un décor. Sa langue est poétique sans chercher l’effet, attentive aux sensations, aux animaux, aux éléments et aux gestes minuscules qui relient un être à son territoire.

 

Eskera au bord du monde ne cherche pas à reconstituer un peuple comme on dresserait un inventaire ethnographique. Le savoir passe par le récit, par les corps, par les croyances, par l’imaginaire. On apprend en suivant Eskera, en acceptant son regard et ce qu’il ne sépare jamais nettement : histoire et légende, mémoire et métamorphose, disparition et survivance. Cette façon de raconter ouvre de nouvelles brèches. Elle oblige à quitter nos catégories familières et à regarder autrement ce que signifie vivre quelque part, appartenir à un lieu, transmettre une mémoire quand tout menace de s’effacer.

 

Accepter de perdre pied

 

Le voyage demande pourtant davantage d’abandon que les précédents livres de Cournut. Le récit paraît plus ample, parfois plus encombré. Les noms se multiplient, les incarnations se succèdent, les temporalités se brouillent. On peut perdre le fil, hésiter sur qui parle, sur ce qui relève du souvenir, du rêve ou d’une autre vie. Ce flottement pourra enchanter les lecteurs prêts à renoncer aux repères habituels. Il pourra aussi en laisser d’autres sur la rive. Eskera au bord du monde réclame une disponibilité particulière : ne pas chercher à tout raccorder, accepter que certaines images passent avant d’avoir été complètement comprises, suivre le mouvement plutôt que vouloir à tout prix en dresser la carte.

 

Quand cette confiance s’installe, la magie de Bérengère Cournut agit de nouveau. Eskera tend la main et nous entraîne avec elle vers les Kawésqar, vers leurs paysages, leurs récits, leurs disparitions et leur permanence. Un livre parfois déroutant, mais traversé par cette qualité précieuse : faire de la littérature un passage vers ce que nous ne connaissons pas encore.

Notre dossier Rentrée littéraire 2026

Bérengère Cournut, Eskera au bord du monde, sortie le 27 août 2026, Le Tripode, 400 p., 22 euros.

Visuel : @ Couverture du livre