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« N’efface pas mes cercles » d’Emma Marsantes : la saga familiale en sourdine

par Marianne Fougère
27.08.2026

Emma Marsantes remonte les générations avec une précision sèche et réinvente la saga familiale loin des grands effets.

Ce qui se transmet sans se dire

 

En 1980, une femme se suicide dans un appartement cossu. Trente ans plus tôt, elle avait épousé un jeune homme que tout semblait opposer à elle. À partir de ce drame, une narratrice remonte le fil de son histoire familiale et tente de comprendre comment une succession de choix, de violences et de renoncements a conduit jusque-là.

 

N’efface pas mes cercles traverse plusieurs décennies et, avec elles, tout ce qu’une famille absorbe de son époque. Le patriarcat, la guerre, la colonisation, l’inceste, les violences sexistes et sexuelles ne sont jamais détachés des existences : ils passent par les corps, les mariages, les ambitions, les silences, les manières d’aimer ou de ne pas savoir aimer. Marsantes montre ainsi moins des traumatismes transmis que la façon dont une histoire collective finit par s’inscrire dans des trajectoires intimes.

 

La saga, sans les violons

 

Ce qui frappe surtout, c’est la manière dont Emma Marsantes refuse les effets attendus de la grande fresque familiale. Pas de révélations assénées, pas de destinées écrasées sous le poids des générations, pas de grand déballage final. Elle préfère une écriture incisive, sobre, capable de faire exister une scène en quelques détails seulement. Cette économie donne au texte sa force. Marsantes pose les faits, rapproche les époques, laisse apparaître les correspondances sans les surligner. Une image suffit parfois à fixer durablement une scène, précisément parce que tout n’y est pas donné. Le lecteur complète les contours, imagine ce qui manque, raccorde lui-même les lignes.

 

Les personnages gagnent aussi à cette retenue. Même lorsque leur histoire semble expliquer celle de leurs descendants, ils ne sont jamais réduits à une fonction dans l’arbre généalogique. Ils gardent leurs contradictions, leurs angles morts, une part irréductible d’inconnu.

 

Le risque du hors-champ

 

Cette confiance accordée au lecteur peut cependant devenir exigeante. Les temporalités se croisent, les motifs se multiplient, les thématiques s’accumulent, et le récit ne fournit pas toujours les repères auxquels une saga familiale nous a habitués. On peut parfois perdre un fil, hésiter sur un lien, rester à distance d’un personnage au moment où l’on aurait aimé s’en approcher davantage. Mais ce léger vertige tient aussi au projet du livre : refuser de transformer une famille en système parfaitement lisible.

 

Emma Marsantes préfère les traces aux explications, les échos aux démonstrations. Et c’est ce qui donne à N’efface pas mes cercles sa singularité : une saga familiale délestée du spectaculaire, où les générations ne s’emboîtent pas comme les pièces d’un puzzle, mais se frôlent, se heurtent et se prolongent parfois sans même le savoir.

 

 

 

Retrouvez dans notre dossier tous nos articles sur la rentrée littéraire 2026.

Emma Marsantes, N’efface pas mes cercles, sortie le 20 août 2026, Verdier, 160 p., 19,50 euros.

Visuel : @ Couverture du livre