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Le miracle de La Maison Danse : l’art de Bagouet ressuscité

par Gérard Mayen
08.06.2026

Les anciens interprètes du grand chorégraphe disparu en 1992 font bien plus que reprendre sa pièce Le saut de l’ange. Avec Laurent Pichaud – un chorégraphe non bagouetien – ils relancent cette écriture dans la circulation du monde actuel. C’est inspirant, réjouissant, bouleversant et c’est au festival La Maison Danse.

Inépuisables Carnets Bagouet ! Depuis la disparition de Dominique Bagouet, fin 1992, ses anciens interprètes ont permis la transmission de la quasi-totalité de ses pièces. Cela au plus près de la mémoire sensible qu’ils et elles en ont. Oui mais. Oui mais la mémoire est une chose vivante. Constamment évolutive. Tant et si bien que les Carnets Bagouet sont devenus référence incontournable pour questionner ce qu’est l’entretien vivant d’un répertoire. Tout sauf la réplique de copies prétendues conformes. Lorsque les ex Bagouet s’y mettaient, voici plus de trente ans, les questions posées paraissaient très neuves dans la danse contemporaine. Laquelle, jusque-là avait pu se croire fille de l’instant pur. 

 

Il s’est produit un grand saut dans ce parcours, samedi 6 juin 2026, magnifique journée d’ébullition festivalière pour les trente ans du Festival La Maison danse, à Uzès. Lequel rayonne d’une nouvelle jeunesse. En fin d’après-midi, une belle foule surnuméraire prenait place dans la vaste cour de récréation de l’imposante école Jean Macé. Hauts murs, impressionnantes coursives. Un quasi monument historique de l’Education nationale, toujours voué à son activité scolaire. 

 

Ce n’est pas un hasard qu’on insiste d’abord sur ce lieu. La pièce à découvrir ce soir-là, La cour des anges, est signée de Laurent Pichaud. Lequel est excellemment un chorégraphe de l’in situ. Entendons que son art a pour enjeu premier de saisir l’impact d’une création à travers son inscription dans un cadre physique autre que la salle de spectacle habituelle. Et c’est souvent manière de déconstruire, plus largement, quantité d’attendus de la représentation. Autre saut dans le non connu : c’est la première fois que les Carnets Bagouet se glissent sous la conduite d’un chorégraphe qui n’est pas de leur cercle d’origine. 

 

 

Pour La cour des anges, Pichaud s’inspire très directement de la pièce Le saut de l’ange que Dominique Bagouet créait en 1987. Soit, bien au contraire, un chorégraphe de la maîtrise experte du plateau théâtral, alors magnifié, dans la cour Jacques Coeur à Montpellier, par une fascinante installation lumineuse pensée par le plasticien Christian Boltanski. Aujourd’hui, pour La cour des anges, un signe délicieux, malicieux (parmi tant d’autres), est de voir reproduit, sur les costumes des interprètes, un drôle de petit dessin rappelant les loupiottes qui, en leur temps par milliers, magnifiaient le théâtre forain du Saut de l’ange. 

 

On est encore en plein jour, sans lumières de scène, dans la cour de l’école Jean Macé, où les grands arbres méridionaux en rabattent du coriace soleil méridional. L’espace est immense, bizarrement plutôt triangulaire, bordé de galeries, surplombé de coursives, que dessert une batterie de portes de couloirs et de salles de classe. Un vaste gradin aux allures courbées de cirque ambulant a été dressé pour le public. Contrairement à la pièce originelle, l’attention n’a de cesse de se disperser, de butiner, de dériver, à travers une quantité de volumes, de plans, de bulles, en train de se régénérer tout au fil de l’action dans un espace ouvert, non théâtral

 

Voilà qui vient rebondir dans la dramaturgie bagouétienne de cette pièce, qui fait survenir les situations, divaguer les tableaux, s’égayer les humeurs, dans une fantaisie de numéros, de saynètes, au gré de transitions franches, dans un kaléidoscope avant tout joyeux, distribuant un désordre savant de grandes gambades, d’arrêts sur silhouettes, légers pas de deux, fugaces combinaisons en nombre. La danse des huits interprètes d’origine – évoquant aussi les absences présentes de leurs trois partenaires de scène depuis lors disparus – demeure furieusement celle, adorée, du Saut de l’ange. 

 

Soit une quintessence du geste bagouetien, avec ses algèbres de petits pas piqués, mutins et butineurs, de sauts aussi vifs que modestes, de suspensions d’échassier, flexions brisées des bustes, des cous, des bassins, étoilés d’une alchimie ensorceleuse dans une calligraphie étourdissante des mains. C’est parfois au bord du grotesque, du clownesque, à se tordre le nez en trompette, et à bomber les fesses. C’est lutin, c’est meunier, prenant le monde délicatement à revers, dans sa fantaisie taquine, mais encore dans l’émouvante gravité de la simple et entière présence humaine. 

 

 

Cette émotion n’ignore pas la mélancolie non plus, et pas seulement par la manipulation d’un ange de mort flottant là, en mascotte. On refusera de n’y voir que mention au souvenir de la mort emblématique, tragique, qui déchira le ciel enjoué de la danse contemporaine, un soir de décembre 1992. Par delà quoi, c’est toute une mémoire du clin d’œil, du rêve, de la litote, du lapsus et de la licence interprétative, qui bruit dans La cour des anges

 

Son déploiement dans un site à neuf permet une réinvention de toute la composition d’espace et de temps. Tout comme les costumes n’ont plus rien à voir avec l’origine, un saisissant travail musical sur piano arrangé repique l’attention à vif. C’est une immense circulation de l’autorisation à de nouvelles fantaisies, qu’enclenche la libre intelligence de cette Cour. Elle est de récréation – le jeu, le ludique, le divertissement. Elle est de re-création, comme capable de ressusciter un Bagouet dont l’art s’inventerait, parfaitement actuel, plus de trois décennies post-mortem. 

 

Digné Pichaud. Demeure une vraie permanence dans toute cette histoire : soit le savoir incorporé d’une mémoire de justesse pondérale, de plénitude d’engagement, d’intensité de la composition d’être, conscience de présence intégré, qui fait l’héritage inentamé de ces danseurs et danseuses. A ceci près que, devenu.es  sexagénaires, tout opère en eux par prise de distance. Il fallait alors conclure sur un rebond génial : celui de la transmission incarnée par un très jeune danseur du conservatoire de Montpellier, nouvel héritier, plus qu’inspiré pour incarner les sauts ultimes de l’ange Bernard Glandier, lui aussi disparu prématurément. Son professeur vient de danser La cour, puis se met au bord, pour l’observer avec attention ; dans la tension du geste d’un regard.

Visuels : © La Maison Danse