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Grégory Tilhac : « Le cinéma doit aussi déranger »

par Maxime Dorian
20.10.2026
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À la tête de la programmation de Chéries-Chéris, Grégory Tilhac défend un cinéma LGBTQIA+ libre, audacieux et ouvert à tous les publics. De la complexité des personnages aux nouvelles formes de création, de la représentation du vieillissement aux tensions politiques, il revient sur les choix qui façonnent le festival et sur sa conviction : le cinéma doit pouvoir questionner les normes, y compris celles de sa propre communauté.

En découvrant la programmation, plusieurs thèmes semblent revenir, notamment la liberté d’être soi et la confrontation aux normes familiales ou sociales. Est-ce un fil rouge que vous avez souhaité donner à cette édition ?

Grégory Tilhac : Ce sont des thématiques qui traversent le cinéma LGBTQIA+ depuis toujours. La question de l’émancipation, de la liberté face aux carcans familiaux, sociétaux ou institutionnels, revient très régulièrement. Mais ce qui importe pour nous, c’est avant tout le regard du cinéaste et la manière dont il traite ces sujets.

Cette année, les films d’ouverture et de clôture se répondent notamment autour de la mémoire. Le film The blood countess (d’Ulrike Ottinger [1])revisite une figure importante du cinéma queer, celle du vampire, dans une fantaisie gothique aussi baroque qu’irrévérencieuse. La Bola Negra (de Javier Ambrossi et Javier Calvo[2]), de son côté, aborde la transmission des récits queer et l’importance de cet héritage dans une forme très romanesque.

Qu’est-ce qui vous frappe dans l’évolution du cinéma LGBTQIA+ à travers les films que vous découvrez ?

Les jeunes générations apportent une plus grande liberté dans le traitement cinématographique. Aujourd’hui, les cinéastes n’hésitent plus à s’emparer de tous les genres : films de vampires, de possession, thrillers, westerns contemporains, science-fiction, animation…

Ils ne se brident plus et s’autorisent à explorer de nouveaux territoires. C’est précisément ce que je recherche : des films qui ont une identité, qui osent briser les conventions et les codes narratifs traditionnels.

« Je cherche avant tout des regards de cinéastes, des films qui ont une identité et qui osent briser les codes narratifs traditionnels. »

Dans plusieurs films de la sélection, notamment « Méli-Mélo » (de Leah Nelson), « Mouse » (de Kelly O’Sullivan et Alex Thompson) ou « Six mois dans la maison rose et bleue » (de Bruno Santamaria Razo), la famille apparaît parfois comme un soutien plutôt qu’un obstacle. Est-ce une évolution du cinéma LGBTQIA+ ?

Il y a vingt ans, beaucoup de films, notamment gays, étaient centrés sur le coming out et la difficulté de s’assumer face aux pressions familiales.

Les films reflètent aussi l’évolution des mentalités. Même si les droits LGBTQIA+ sont aujourd’hui remis en question dans plusieurs pays, on constate que la famille peut davantage être présentée comme un cadre bienveillant et accompagnant.

Il faut évidemment éviter de généraliser. Tout dépend de ce que le cinéaste souhaite raconter. Mais cette évolution existe.

On utilise souvent le terme « cinéma queer » pour parler du cinéma LGBTQIA+. Quelle distinction faites-vous entre les deux ?

Chéries-Chéris est avant tout un festival de cinéma LGBTQIA+, avec une approche très inclusive. Un film peut être gay ou lesbien sans être nécessairement queer.

Le queer porte, à mes yeux, une dimension plus politique, plus engagée, avec une volonté de bousculer les normes et les codes narratifs. Il fait une place à l’étrange, au bizarre, parfois à l’outrance, aussi bien dans ses choix esthétiques que dans la construction de ses personnages.

Le cinéma d’Alexis Langlois[3], par exemple, est profondément queer. On retrouve aussi cette dimension dans le cinéma de Rosa von Praunheim[4], auquel nous rendons hommage cette année.

Pour sélectionner un film LGBTQIA+, nous regardons plusieurs éléments : ses personnages, son sujet, son esthétique et la place de ces questions dans le récit. Il ne suffit pas qu’un personnage secondaire soit homosexuel pour que le film trouve naturellement sa place dans notre programmation.

Le cinéma LGBTQIA+ a longtemps dû lutter contre les stéréotypes. Peut-il aujourd’hui se permettre de montrer des personnages imparfaits, voire antipathiques ?

Je me méfie beaucoup de l’idée selon laquelle les représentations devraient être systématiquement positives.

Le rôle d’un sélectionneur n’est pas de faire prévaloir ses opinions politiques ou ses goûts personnels, mais de donner à voir la diversité de la création cinématographique et l’être humain dans toute sa complexité.

Ce débat n’est pas nouveau. Il existait déjà autour de L’Homme blessé[5] de Patrice Chéreau ou de Cruising[6] de William Friedkin. Certains spectateurs considéraient que ces films donnaient une image négative des homosexuels.

Mais un cinéaste ne réalise pas un film pour produire une synthèse exemplaire de toute une communauté. Il exprime un regard, une expérience, une sensibilité.

« Le cinéma doit amuser, séduire, émouvoir, mais doit aussi, bien évidemment, déranger, remettre en question et tendre un miroir. »

Et ce miroir n’a pas nécessairement à être positif ou rassurant.

Cette liberté artistique passe-t-elle aussi par la possibilité de programmer des films dont vous ne partagez pas forcément le propos ?

Absolument. Je me méfie de la notion de « message ». Notre rôle est de proposer un panorama aussi large et diversifié que possible de la création cinématographique mondiale, sans nous limiter aux œuvres les plus consensuelles. 

Je connaissais Chéries-Chéris de nom, mais je n’y étais jamais allé. Son identité LGBTQIA+ peut-elle donner à certains spectateurs le sentiment qu’il ne s’adresse pas à eux ?

Chéries-Chéris est un festival ouvert à tous les publics. Il rassemble les personnes LGBTQIA+, bien entendu, mais s’adresse à toutes celles et ceux qui aiment le cinéma et souhaitent découvrir d’autres regards, d’autres expériences.

On peut être touché par un personnage et se reconnaître dans son histoire sans partager son orientation sexuelle ou son identité de genre. Ces films racontent des parcours singuliers, mais les émotions qu’ils suscitent peuvent résonner chez chacun.

« C’est en ce sens que notre festival a une vocation universelle. »

Notre ambition est de faire dialoguer les générations et les différentes composantes de la communauté LGBTQIA+, tout en donnant envie à davantage de spectateurs hétérosexuels de franchir nos portes.

Comment élargissez-vous concrètement le public ?

Nous avons notamment cherché à équilibrer les films à thématiques gays et lesbiennes, tout en donnant une place importante aux films trans, queer et intersexes.

Nous programmons aussi des films événements susceptibles de toucher un public très large. Cela a été le cas de Call Me by Your Name[7], La Favorite[8], Deux[9] ou Sans jamais nous connaître[10].

Lors de ces projections, nous constatons que les salles sont beaucoup plus mélangées et que nous touchons des spectateurs qui ne fréquentent pas habituellement le festival.

Vous présentez notamment « Where To? », qui raconte une rencontre entre un Palestinien et un Israélien homosexuel. Dans un contexte politique particulièrement tendu, comment préserver le dialogue ?

Notre vocation première est précisément de faire dialoguer les gens, même si cela devient de plus en plus difficile.

Nous présentons cette année deux films israéliens : Tell Me Everything (de Moshe Rosenthal) et Where To? (d’Assaf Machnes). Je ne vais pas exclure une œuvre en raison de la nationalité de son réalisateur. Nous ne l’avons jamais fait et nous ne le ferons jamais. Ce qui guide nos choix, c’est le sujet et son traitement cinématographique.

Where To? est un film profondément humaniste, dont les personnages existent pour eux-mêmes, sans être les porte-parole de leurs peuples respectifs. Il explore la possibilité de se rencontrer et de se comprendre au-delà des divisions. Tell Me Everything évoque, quant à lui, les années sida à travers le dialogue entre un père gay et son fils, et la difficulté de mettre des mots sur ce qui les sépare.

Le cinéma LGBTQIA+ raconte beaucoup la jeunesse et la découverte de soi. Pourquoi voit-on moins de récits sur les personnes âgées, leurs relations amoureuses ou leur solitude ?

Il faut nuancer ce constat. Des films abordent régulièrement ces questions, même s’ils sont moins nombreux que ceux qui mettent en scène des personnages jeunes.

C’est d’ailleurs une réalité qui concerne l’ensemble du cinéma, pas uniquement le cinéma LGBTQIA+.

Nous avons présenté Deux, qui aborde précisément le vieillissement et la relation amoureuse entre deux femmes âgées. Cette année, plusieurs œuvres s’intéressent également à ces sujets.

Cœur secret suit notamment une transition de genre à un âge avancé. Antidiva (documentaire de Michelle Mama) revient sur le parcours de Carole Pope[11]. Et Méli-Mélo (de Leah Nelson) évoque la relation entre une jeune femme lesbienne et sa mère atteinte de la maladie d’Alzheimer.

Ce sont des histoires qui ont toute leur place dans notre programmation.

Alors que les films LGBTQIA+ sont désormais présents à Cannes, Berlin ou Venise et distribués par de grands acteurs du cinéma, pourquoi un festival spécialisé reste-t-il nécessaire ?

Les films que nous présentons ont vocation à toucher tous les publics. Beaucoup ont d’ailleurs déjà été sélectionnés dans les plus grands festivals internationaux. De nombreux distributeurs français les accompagnent aujourd’hui : c’est une évolution majeure par rapport à la situation d’il y a dix ans.

Chéries-Chéris est une rampe de lancement parmi d’autres. Notre ambition est de faire circuler les œuvres et d’élargir leur public, sans les enfermer dans une catégorie.

Le festival reste aussi un lieu essentiel de rassemblement, de rencontre et de dialogue, qui donne à voir toute la vitalité et la diversité de ce cinéma. À une époque où les droits LGBTQIA+ continuent d’être contestés, y compris en Europe, il est primordial de maintenir cet espace et cette visibilité.

« Je refuse que les personnes LGBTQIA+ soient cantonnées au rôle de victimes ou que nos vies soient racontées uniquement à travers les violences que nous subissons. « 

Nous avons aussi des désirs, de l’humour, de la joie, une force d’invention et de création. Faire exister ces récits dans toute leur richesse, c’est affirmer notre liberté de nous représenter et de prendre pleinement notre place. C’est une manière d’avancer, mais aussi de résister.

Chéries.Chéris

Festival international du film LGBTQIA+ de Paris (32ème édition), dans les cinémas mk2 Beaubourg, Bibliothèque, Quai de Seine et au Forum des images

Accéder au site du Festival Chéries.Chéris

Notes :

[1] Ulrike Ottinger (née le 6 juin 1942 à Constance) photographe, peintre et réalisatrice allemande

[2] Javier Calvo et Javier Ambrossi, surnommé le duo « Los Javis », scénaristes et acteurs espagnols

[3] Alexis Langlois, réalisateur et scénariste français.

[4] Rosa von Praunheim (1942-2025). Écrivain, réalisateur, producteur, auteur et activiste allemand.

[5] L’Homme blessé, film sorti en 1983, réalisé par Patrice Chéreau avec Jean-Hugues Anglade, Vittorio Mezzogiorno.

[6] Cruising de William Friedkin, film sorti en 1980 avec Al Pacino, Paul Sorvino, Karen Allen, Richard Cox

[7] Call Me by Your Name. Réalisé par Luca Guadagnino, sorti en 2017. Avec Armie Hammer, Timothée Chalamet.

[8] La Favorite. De Yorgos Lanthimos, sorti en 2029. Avec Olivia Colman, Rachel Weisz, Emma Stone.

[9] Deux. Réalisé par Filippo Meneghetti, sorti en 2019. Avec Barbara Sukowa, Martine Chevallier, Léa Drucker.

[10] Sans jamais nous connaître. Réalisé par Andrew Haigh et sorti en 2023. Avec : Andrew Scott, Paul Mescal, Carter John Grout, Jamie Bell.

[11] Carole Pope. Figure pionnière du rock queer canadien

Crédit photo : © Benjamin Vodant