Dans Jeune femme, Léonor Serraille livrait un portrait explosif d’une trentenaire soudain plongée dans le monde adulte après une séparation. Sans diplôme, sans plan de vie, Laeticia Dosch se heurtait aux parois bien dures de la société. Même point de départ ici, avec un jeune homme, Ari, 27 ans et demi, qui a d’abord été un petit garçon, comme le générique nous le montre : yeux bleu clair grands ouverts sur le monde. Aujourd’hui, professeur stagiaire face à une classe turbulente, il perd pied.
Avec Ari (Andranic Manet), Léonor Serraille s’attache à un personnage fragile, parfois à la lisière de la folie, mais qui conserve une grande douceur. Les failles s’expriment comme une matière qui s’écoulent, comme les larmes qui brouillent par moments la vue d’Ari, submergé par ses émotions empêchées. Quelque chose le retient de l’autre côté, celui d’un passé mal effacé.
Très forte, la première scène nous montre le malaise qui monte : face aux enfants, Ari n’arrive plus à parler leur langue, multiplie les maladresses et, soudain, ne trouve plus la force de réciter le poème de Robert Desnos, L’hippocampe. Jolie métaphore, cet animal marin bizarre et gracieux, moitié homme-moitié mère, qui pond les œufs. A son image, Ari promène sa silhouette dégingandée, ses cheveux soyeux, le long de ses amitiés de jeunesse.
On pense, par instants, au beau film de Pascale Ferrand, L’âge des possibles, où la chaleur des amitiés se fissurait sur des incompréhensions nouvelles. L’entrée (ou non) dans le monde du travail ou dans la paternité (ou non) modifie les équilibres. Ici, la galerie de personnages évite toujours l’archétype, sur le fil : nous avons la jeune artiste en rupture de société (Eva Lallier), amoureuse de sa muse ; le fils de famille excentrique et crispant, qui travaille dans la finance (Théo Delezenne) ; le maghrébin au chômage qui se lance dans le théâtre (Ryad Ferrad) ; la jeune femme à la folle énergie (Clémence Coullon) ; le père courage vulnérable (Pascal Rénéric). Léonor Serraille laisse à chacune de ces retrouvailles le temps de se dérouler, de s’étirer jusqu’à produire quelque chose de vivant et d’inattendu. Chacun de ces personnages échappe à sa catégorisation et, à sa manière, nous touche. Tous les acteurs viennent d’une promotion du Conservatoire, et l’esprit de troupe est ici sensible.
Avec pudeur, Léonor Serraille nous fait comprendre l’importance de la mère disparue d’Ari. Emprisonné dans sa douleur et dans son sentiment de ne pas être à la hauteur, le jeune homme fuit ses responsabilités. Devant les enfants, « remplis du monde », il se sent démuni et vide. Entre un hippocampe, des larmes, la piscine de Roubaix, un aquarium géant, l’eau occupe une place essentielle dans le film. « L’être qui sort de l’eau est un désir avant d’être une image » écrivait Gaston Bachelard dans L’eau et les rêves. Comme un liquide amniotique, l’eau enveloppe Ari, l’accompagne dans sa renaissance.
Si la dépression d’Ari est tenace, le lien avec les autres n’est pas totalement rompu. D’une rencontre à l’autre, le jeune homme, séduisant et aimé, retrouve peu à peu le goût des autres. La grande réussite du film tient dans ces écarts, constamment maintenus : quelque chose a été ébréché, cassé, que l’on peut néanmoins rafistoler. L’amour, la solidarité se reconstituent, tant bien que mal.
De guingois, hippocampe ou albatros, Ari sort de sa chrysalide.
27 ans et demi, de Léonor Serraille, France, 1h28, avec Andranic Manet, Théo Delezenne, Ryad Ferrad, Eva Lallier, Lomane de Dietrich, Clémence Coullon, Pascal Rénéric, Audrey Bonnet. En compétition à la Berlinale 2025. Sortie le 2 décembre 2026.
Visuel : Affiche du film © UniFrance