Après avoir remixé plusieurs albums depuis 2017, les Beatles et Giles Martin, aidés par les technologies développées par Peter Jackson, nous proposent depuis le 2 octobre une splendide réédition de Rubber Soul, œuvre majeure sortie en 1965. Une occasion de revenir sur sa genèse.
Nous avons tous dans notre mémoire des jours qu’un événement a marqués à jamais. Joyeux ou dramatiques, nous nous souvenons de l’endroit où nous étions, de ce que nous faisions. Certains deviennent des jours dans une vie.
Les millions de personnes qui ont écouté Rubber Soul se souviennent, elles aussi, du moment où ce disque a marqué leur vie musicale. Et il en sera de même pour tous ceux qui le découvriront. Chacun, aujourd’hui, a son « Beatles » préféré, mais beaucoup s’accordent à voir dans Rubber Soul l’album qui fait entrer la pop music dans sa maturité.
C’est aussi le premier album des Beatles dont le nom ne figure pas sur la pochette. Leurs visages suffisent désormais à identifier le groupe. Robert Freeman, leur photographe, et les Beatles choisissent pourtant de brouiller cette évidence : une image déformée, étrange, presque flottante, accompagnée du seul titre, dans le lettrage conçu par Charles Front. Avant même d’écouter le disque, la pochette nous donne ainsi un premier contact avec l’œuvre.

Un autre jour important : 28 août 1964. Le journaliste Al Aronowitz organise la première rencontre entre Bob Dylan et les Beatles, à l’hôtel Delmonico de New York, où ils séjournent pendant leur tournée américaine. Dylan est déjà convaincu que les Beatles sont beaucoup plus intéressants que leur image de groupe pour adolescents. Lennon et McCartney, eux, commencent à prendre beaucoup plus au sérieux l’écriture de Dylan et le folk.
On ne peut pas non plus laisser sous silence une autre rencontre, à la fin de leur tournée. En août, les Byrds sont déjà en plein succès avec « Mr. Tambourine Man ». McGuinn et David Crosby, celui de Crosby, Stills, Nash & Young, rencontrent Harrison et Lennon à Los Angeles. Ils parlent notamment de Ravi Shankar et de John Coltrane.
À propos de « If I Needed Someone », Harrison dira en 1987 :
« Je vais vous parler de cette chanson. Elle est directement inspirée par le son de la Rickenbacker à douze cordes. De même que les Byrds avaient été influencés par les Beatles, nous avons à notre tour été influencés par les Byrds. »
L’échange avec Dylan se fait dans la composition ; celui avec les Byrds, dans la musique et le son. Les Beatles deviennent ainsi le centre d’une boucle d’influences entre l’Amérique et l’Angleterre.
Le 12 octobre 1965, commence la première séance de Rubber Soul au studio EMI d’Abbey Road. George prend un sitar pour jouer l’introduction de « Norwegian Wood ».
Jusqu’à Revolver, Brian Epstein impose au groupe de sortir un album tous les six mois. Après Help !, ils partent en tournée pendant cinq mois, bénéficient d’un mois de récupération, puis reprennent le chemin des studios. Cette période de répit leur laisse suffisamment de temps pour réfléchir à ce qu’ils veulent faire ensuite.
En 17 jours, entre le 12 octobre et le 11 novembre, les Beatles vont boucler quatorze titres qui vont donner un nouvel élan à la pop music et les faire passer du statut de phénomène de scène (55 000 personnes au Shea Stadium) à celui d’architectes du disque.
Trois personnes vont jouer un rôle dans l’intégration du studio à la fabrication de l’œuvre : George Martin, le producteur ; Norman Smith, l’ingénieur du son qui les quitte à la fin de l’enregistrement pour devenir producteur de Pink Floyd ; et Ken Townsend, ingénieur-technicien d’EMI qui les initie aux innovations.
Avec eux, les Beatles transforment une musique américaine fondée sur l’interprétation et l’énergie en une musique où l’écriture, l’arrangement et le studio deviennent aussi importants que la performance.
Il faut également noter que « Dizzy Miss Lizzy », de Larry Williams, qui clôture Help !, est la dernière reprise d’un album des Beatles. Ils passent définitivement de l’interprétation d’un héritage à la construction de leur propre langage. Comme nous l’avons évoqué plus haut, ils ne cessent pas d’être nourris par la musique américaine, mais commencent à transformer ces influences en matériau original plutôt qu’à reprendre directement les chansons.
Rubber Soul n’est plus une simple collection de chansons qui se succèdent sur des thèmes assez proches. L’album est remarquablement construit, mais pas encore au sens du « concept album » de Sgt. Pepper. Il fonctionne plutôt comme une progression psychologique : on part du jeu et de la séduction, on traverse le doute, l’ironie, la frustration et l’introspection, pour terminer sur quelque chose de beaucoup plus sombre. Certaines chansons sont placées à des endroits qui semblent, à cet égard, absolument décisifs.
L’introduction avec « Drive My Car » de McCartney, son riff funk, la ligne mélodique de sa basse, sa voix soul et son solo de guitare nous font immédiatement comprendre qu’on a changé de monde. Les paroles à forte connotation sexuelle finissent de nous en convaincre.
Dès le second morceau, écrit par Lennon, on atteint l’un des sommets de l’album.
« Norwegian Wood (This Bird Has Flown) » démarre par une ligne de guitare folk très dylanienne, reprise avec le sitar de George. John y raconte une soirée passée avec une femme qu’il finit par enfermer dans la baignoire avant de brûler sa chambre. Le tout est raconté avec un humour détaché qui rend le narrateur antipathique.
Peter Brown, assistant de Brian Epstein, a rapporté cette confession de John à sa femme :
« Je t’ai trompée un nombre incalculable de fois, dans des chambres d’hôtel à travers ce putain de monde ! Mais j’avais peur que tu le découvres. C’était ça « Norwegian Wood », les paroles que personne ne comprenait. »
Dans une interview pour Rolling Stone en 1970, il dit, en substance, que Dylan lui a fait comprendre qu’il pouvait écrire à partir de ses propres émotions, et non plus fabriquer des chansons « pour le marché ». Leçon bien assimilée !
Ce titre a eu un énorme retentissement, à plus d’un titre. En dehors des paroles qui ont fait couler beaucoup d’encre, l’utilisation pour la première fois du sitar dans la pop music va influencer aussi bien, en Grande-Bretagne, les Kinks et les Stones qu’aux États-Unis, bien sûr, les Byrds et les Beach Boys, créant ici une véritable boucle d’influence.
« Je chantais celle-ci à l’époque de mes cafés à Detroit avant de commencer à écrire pour moi-même », a raconté Joni Mitchell à Vic Garbarini pour Guitar World en septembre 1996.
« Nowhere Man » est un choc, tant musical que dans le texte, composé par John un jour de panne d’inspiration. L’homme de nulle part, c’est lui, et peut-être Paul. « Faire tous ses projets nulle part pour personne » décrit un homme qui ne sait pas où il va, qui ne sait pas ce qu’il veut, qui vit dans sa tête. Et ça, c’est un saut gigantesque dans l’écriture pop.
Ce qu’on entend immédiatement, c’est la qualité des chœurs. Les trois voix de Lennon, McCartney et Harrison sont doublées, et l’on retrouvera plus tard cette qualité dans « Because ». George et John jouent à l’unisson le solo de guitare avec deux Fender Stratocaster Sonic Blue, qui s’intègrent parfaitement aux chœurs.
On sent l’importance du studio dans la réalisation de ce titre et la disparition progressive des morceaux pensés pour la scène.
Et ce sera encore davantage le cas pour « In My Life », l’un des chefs-d’œuvre des Beatles. John et Paul s’en sont attribué la paternité, mais cela importe peu : la mélodie possède une simplicité magnifique. John y revient sur son passé avec nostalgie. « Des amis dont je me souviens, certains sont morts, d’autres sont vivants », faisant référence à Stuart Sutcliffe et à lui-même.
Sa voix doublée est soutenue par celles de Paul et George. Le solo central est joué par ce qui semble être un clavecin. En réalité, George Martin a joué au piano une mélodie baroque dont il a modifié la vitesse. C’est son premier apport dans la composition et cela préfigure Revolver et Sgt. Pepper, apportant ainsi une ambiance qui annonce le rock progressif.
« If I Needed Someone » nous ramène aux Byrds et à la remarque de George sur leur influence. Tout part de la Rickenbacker 360/12 cordes que George utilise dans « A Hard Day’s Night ». Vous savez, le fameux accord d’ouverture ! McGuinn et Crosby tombent amoureux de ce son et l’intègrent à leurs enregistrements.
Le 25 août 1965, Harrison est présent, avec McCartney, à Los Angeles pour leur enregistrement de « The Times They Are A-Changin’ ». Peu de temps après, il compose le morceau sans cacher son inspiration. Et, tendez l’oreille : vous entendrez poindre « Here Comes the Sun ».
Même s’il parle d’une relation homme-femme, on n’est plus dans le « je t’aime/tu m’aimes » mais dans une froideur cynique, peut-être sous l’influence de John :
« Si j’avais besoin de quelqu’un
Si j’avais plus de temps à consacrer
Alors je suppose que je serais avec toi, mon amie »
Il prépare la noirceur finale de l’album avec « Run for Your Life » et sa part la plus primitive de l’amour.
Elle est écrite par John, qui avouera avoir emprunté la phrase « je préfèrerais te voir morte, petite fille, que te voir avec un autre homme » à une chanson d’Arthur Gunter, qu’il intègre dans un contexte beaucoup plus menaçant.
Celui qui écrira plus tard « Jealous Guy » se met dans la peau d’un homme qui avoue être « né avec un esprit jaloux ». Ce n’est pas une confession adressée à une personne précise : c’est le monologue d’un personnage possessif, violent, presque caricatural. Le dernier morceau de Rubber Soul ramène ainsi les Beatles au rock’n’roll primitif, mais avec une psychologie devenue beaucoup plus sombre.
Petit détail technique : George utilise ici pour la première fois des lignes de slide guitar au bottleneck, un son qui deviendra sa marque de fabrique pour le reste de sa carrière.
Peu d’albums ont eu une influence aussi immédiatement productive que Rubber Soul. En quelques mois, il inspire Pet Sounds des Beach Boys, modifie les ambitions des autres groupes et contribue à faire de l’album lui-même un espace de création. On citera aussi Fifth Dimension des Byrds, Aftermath des Stones, Face to Face des Kinks.
Pour les Beatles, l’album devient le cadre dans lequel les chansons doivent cohabiter. Ils cessent progressivement de penser seulement en termes de chansons et commencent à penser en termes d’album, en s’éloignant de la scène. En utilisant le studio comme partie intégrante de la création, ils réalisent qu’ils peuvent continuellement déplacer leur identité, aussi bien dans les textes que dans les sons, en intégrant des influences multiples.
Avec Rubber Soul, les Beatles posent les bases de ce que leur musique peut devenir. Les deux années suivantes vont consister à répondre à cette découverte. Ils ne sont plus seulement un groupe de pop-rock, mais les créateurs d’un nouveau style musical qui projette son écho jusqu’à aujourd’hui.
Alors, consacrez un jour dans votre vie à écouter cette réédition.