Au Théâtre Montmartre Galabru, L’Importance d’être Constant d’Oscar Wilde s’offre une escapade dans l’Angleterre des années 1970. Entre identités inventées, intrigues amoureuses et conventions sociales tournées en dérision, cette adaptation privilégie la fantaisie et le plaisir du jeu. Une comédie réjouissante, portée par l’énergie de ses interprètes, même si certains choix de mise en scène manquent parfois de cohérence.
Chez Oscar Wilde, la vérité est une notion bien encombrante. Pourquoi s’y astreindre lorsqu’un mensonge bien imaginé permet d’échapper aux obligations sociales, de satisfaire ses envies et de mener une existence autrement plus agréable ?
Jack Worthing (Clément Gossart) l’a parfaitement compris. À la campagne, il incarne un homme respectable, soucieux de ses responsabilités. À Londres, il se fait passer pour Constant, un personnage fictif qui lui permet de profiter des plaisirs de la capitale sans compromettre sa réputation.
Son ami Algernon (Lucas Laugel) n’est guère plus scrupuleux. Lui aussi a inventé un stratagème pour échapper aux contraintes de son entourage. Mais ces petits arrangements avec la vérité se compliquent lorsque les sentiments amoureux entrent en jeu.
Les deux jeunes hommes découvrent alors que leurs mensonges, si commodes jusqu’ici, risquent de devenir de sérieux obstacles à leurs projets matrimoniaux. D’autant que leurs prétendantes semblent accorder une importance toute particulière au prénom Constant.
Les quiproquos s’enchaînent, les identités se brouillent et chacun tente de préserver les apparences avec un aplomb remarquable.
Derrière cette mécanique comique, Oscar Wilde livre une satire féroce de la bourgeoisie anglaise, de son obsession des convenances et de cette hypocrisie qui consiste à défendre publiquement des principes que l’on s’empresse de contourner en privé.
La mise en scène choisit de déplacer l’action dans l’Angleterre des années 1970. Costumes, mobilier et accessoires composent une atmosphère rétro qui apporte une touche de fantaisie à cette comédie des apparences.
Le décalage est souvent amusant, mais pas toujours cohérent.
Les personnages continuent d’évoluer dans un univers dominé par les conventions sociales, les préoccupations de rang et les exigences matrimoniales de l’Angleterre victorienne. Certes, ces usages pouvaient encore subsister dans certains milieux privilégiés, mais leur coexistence avec l’esthétique des années 1970 crée parfois une impression d’anachronisme.
Ce contraste aurait pu devenir un véritable ressort comique, en confrontant les aspirations à la liberté de cette décennie à la rigidité d’une bourgeoisie attachée à ses traditions. Mais la mise en scène ne semble pas chercher à exploiter particulièrement cette opposition.
La transposition apparaît surtout comme un choix esthétique, une manière de donner au spectacle une identité visuelle décalée plutôt que de proposer une nouvelle lecture de l’œuvre.
Certaines trouvailles accentuent encore cette fantaisie, à commencer par l’apparence inattendue du domestique, qui prête à sourire sans que l’on comprenne toujours ce qu’elle apporte à l’ensemble.
L’incohérence n’empêche pas de rire. Elle participe même parfois au charme de cette proposition, à condition d’accepter que la fantaisie l’emporte sur la logique.
C’est avant tout dans le jeu des comédiens que cette adaptation trouve son efficacité, avec une mention particulière pour Lucas Laugel, qui interprète Algernon.
Son énergie communicative, son excentricité et son caractère délicieusement pédant donnent au personnage une présence réjouissante. Il cultive une forme de supériorité désinvolte, affiche ses certitudes avec un aplomb remarquable et semble considérer les conventions sociales comme des règles destinées avant tout aux autres.
Cette assurance presque insolente convient parfaitement à l’univers d’Oscar Wilde, où les personnages les plus frivoles se plaisent à énoncer leurs opinions comme autant de vérités fondamentales. Lucas Laugel s’empare de cette contradiction avec gourmandise, donnant à Algernon une fantaisie qui contribue largement au plaisir de la représentation.
Sa complicité avec l’interprète de Jack nourrit également la vivacité des échanges. Leurs provocations réciproques, leurs mensonges et leurs tentatives pour se sortir des situations qu’ils ont eux-mêmes provoquées constituent quelques-uns des moments les plus réjouissants du spectacle.
L’humour d’Oscar Wilde conserve ainsi toute son efficacité. Les répliques fusent, les paradoxes s’accumulent et les personnages défendent les raisonnements les plus absurdes avec un sérieux imperturbable.
La justesse de ce duo contraste toutefois avec l’interprétation de la baronne, dont le jeu paraît parfois excessivement appuyé. Si l’outrance peut parfaitement trouver sa place dans l’univers d’Oscar Wilde, elle risque ici d’affaiblir la finesse de son humour, qui repose autant sur la précision des répliques que sur le sérieux avec lequel les personnages énoncent les propos les plus absurdes.
Cette réserve n’enlève rien au plaisir de retrouver Lucas Laugel, dont l’énergie, l’excentricité et le sens du comique constituent l’un des principaux atouts de cette adaptation.
Si L’Importance d’être Constant continue de séduire plus d’un siècle après sa création, c’est parce que la pièce ne se limite pas à une succession de quiproquos amoureux.
Oscar Wilde y dépeint une société où les apparences comptent davantage que la sincérité, où le mariage relève autant du calcul social que des sentiments et où la respectabilité se mesure moins aux comportements qu’à la capacité de les dissimuler.
Les personnages mentent pour préserver leur liberté, mais vivent dans un monde qui leur impose de respecter des règles auxquelles personne ne semble véritablement croire.
C’est toute l’ironie de cette comédie : ceux qui défendent avec le plus de conviction les principes moraux sont souvent les premiers à en révéler l’absurdité.
Cette dimension satirique conserve une étonnante modernité. Les codes sociaux ont changé, mais le souci de l’image que l’on donne, les petits arrangements avec la vérité et les contradictions entre les discours et les comportements demeurent familiers.
La transposition dans les années 1970 ne renouvelle pas véritablement cette lecture, mais elle ne fait pas disparaître non plus la pertinence du propos. Le texte d’Oscar Wilde se suffit largement à lui-même pour continuer de faire mouche.
Cette adaptation de L’Importance d’être Constant ne cherche manifestement pas à révolutionner Oscar Wilde. Elle en privilégie la dimension ludique, les situations absurdes et le plaisir immédiat du spectacle.
Le pari est en grande partie réussi. Les échanges sont vifs, les quiproquos amusants et la complicité des interprètes principaux donne à la représentation une énergie communicative.
Tout n’est pas également convaincant. Le déplacement dans les années 1970 apporte une fantaisie visuelle bienvenue, mais manque parfois de cohérence et ne semble pas véritablement nourrir la mise en scène. Quelques effets de jeu trop appuyés atténuent également la subtilité de certaines répliques.
Ces réserves n’empêchent toutefois pas de prendre plaisir à cette comédie, dont les dialogues et les situations conservent une efficacité remarquable.
Une adaptation drôle et enlevée, qui fait davantage confiance à la fantaisie qu’à la cohérence, mais dont l’énergie et le plaisir du jeu permettent de passer une agréable soirée en compagnie d’Oscar Wilde.
L’IMPORTANCE D’ÊTRE CONSTANT
Théâtre Montmartre Galabru (75018)
Jusqu’au 02/12/26, les mercredis à 21h30 (relâche 11/11)
Auteur : Oscar Wilde
Mise en scène : Mélanie Masounabe
Interprètes : Apolline Bouchard, Camille Brès, Clément Gossart, Christophe Japiot, Jean Baptiste Landy, Lucas Laugel, Camille Lecerf, Jean-Pierre Rizzi, Camila Seghiri, Agathe Simon