La nouvelle saison d’été du Théâtre du Peuple est consacrée à l’histoire de ses propres murs, dans un spectacle créé en 2025 pour les 130 ans du lieu, Hériter des brumes. Jouée l’an dernier en extérieur, cette pièce de six heures entrecoupées de deux entractes est programmée cette année dans une version intérieure, qui fait s’entrelacer dedans et dehors. Une mise en acte et en chair de la notion de reliance.
C’est par ces répliques, que la tradition scolaire a rendues si célèbres, que s’ouvre, après un très rapide prologue, la pièce d’Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi. Nous ne ferons aucun affront à votre érudition en vérifiant que vous avez bien reconnu les premières phrases du Médecin malgré lui. Ce qui se joue, par cette ouverture qui donne accès aux mots de Molière avant ceux de Maurice Pottecher, c’est bien autre chose : la constitution d’une longue tradition qui fait du Théâtre du Peuple, créé par l’auteur vosgien, un lieu de mémoire, où les auteurs reconnus par l’historiographie universitaire côtoient les pièces de ce dramaturge à l’époque tout jeune qu’est le fils des notables locaux.
Car au moment où Martine et Sganarelle se fâchent devant le public bussenet, nous sommes en 1892 et la France fête le centenaire de la République. Une république qui a aboli les privilèges nobiliaires, mais pas ceux des patrons et industriels, dont le pouvoir local semble tout droit sorti de l’époque féodale.
Ainsi en est-il, à Bussang, de la famille Pottecher : elle dirige une usine de couverts et entend régir la vie de ses employés, qui passent à son goût trop de temps au bistrot. Tant mieux si leur fils cadet s’est entiché à Paris d’une actrice et, avec elle, de l’écriture théâtrale : ce loisir bon enfant – ainsi le voit le père de Maurice, Benjamin – détournera de l’alcool les ouvriers. Certes, ceux-ci préfèrent siroter leur mirabelle à jouer et regarder le théâtre. Qu’importe ! Les Pottecher sont les chefs et leur intiment l’ordre de prolonger la journée à l’usine de soirées théâtrales. Certains renâclent un peu, mais les patrons – comment en douter ? – savent ce qui est bon pour les pauvres.
Le texte d’Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi relève ce défi à première vue insurmontable : créer une œuvre mémorielle, pleine de déférence pour le travail du créateur du Théâtre du Peuple, sans pour autant silencier ce que cette naissance dit des rapports de classe. Lieu de naissance du théâtre populaire, Bussang est aussi le parangon de ce paternalisme qui permet à des patrons sûrs de leur jugement de régner sur des ouvriers perçus comme de grands enfants. La lutte contre l’alcoolisme ouvrier, compris comme un travers de pauvre, figure en bonne place des préoccupations de ces employeurs.
L’œuvre de Maurice Pottecher est donc double. D’un côté, un amour réel du théâtre, notamment du théâtre d’art. C’est ce que révèlent son mariage et sa collaboration avec la comédienne phare du théâtre symboliste, Camille de Saint-Maurice, alors plus connue sous le nom de Georgette Camée. De l’autre, une inféodation à des préoccupations paternalistes et moralisatrices, ainsi que le montre le titre de sa première pièce Le Diable marchand de goutte.
Les deux auteurices de Hériter des brumes rendent compte de cette ambiguïté par un mélange des tons remarquablement maîtrisé, qui repose en grande partie sur des métalepses et des clins d’œil au public : la pièce est moins l’histoire du théâtre que l’histoire de cette histoire et les comédien·nes jouent leur propre rôle, commentant avec humour les actes de leurs devanciers. Ainsi, l’épique et le lyrique succèdent au comique et au burlesque.
La mise en scène de Julie Delille s’inscrit dans cette même volonté de réunir en un même geste révérence et mise à distance. La simplicité de la scénographie se veut à l’image des premières heures de Bussang : alors que, les premières années, le théâtre ne disposait guère que d’une vague scène, sa directrice actuelle ouvre le théâtre par tous les moyens. La forêt des Vosges apparaît en fond de scène dès le premier épisode, quand la coutume voulait qu’elle ne soit visible qu’à la fin du spectacle. Par un même geste, la metteuse en scène sert et déconstruit une tradition.
Surtout, ce travail sur l’en-dehors et l’en-dedans est l’occasion pour Elsa Revol, créatrice lumières, de retravailler l’éclairage naturel de l’édition, en plein air, de 2025. En 2026, Hériter des brumes joue dans le théâtre en bois, mais un théâtre en bois ouvert à tou·tes les vents et lueurs. Au cours des six heures que dure la pièce, le public suit le déclin du soleil, dont les rayons sont discrètement remplacés par les antiques lustres des lieux.
Ces passages vers le dehors sont également à l’origine d’une nouvelle porosité entre nature et culture. Si la servante, cette lampe sur pied qui veille sur les plateaux de théâtre, se trouve, à la fin de la pièce, au milieu des arbres, les branches de ceux-ci, et notamment de Fagus, hêtre centenaire, volettent au gré du vent, tandis que des chauves-souris viennent hanter la salle.
Les acteurs et actrices de la pièce (Raphaëlle de la Bouillerie, Axel Godard, ancien·nes de la Belle Troupe des Amandiers, Antoine Sastre et les amateurices Monique Cordella, Inaya Didierjean, Quentin Dupetit, Charlotte Gérard, Jennifer Halter et Benjamin Pourchet) jouent avec ces éléments naturels parfois imprévisibles. Il en ressort un fort sentiment d’agilité et d’attention à l’entour, qui met en lien(s) les différents aspects du vivant. Cela tombe bien, c’était justement le titre de la saison : « vivant·es ».
La saison d’été du Théâtre du Peuple s’étend jusqu’au 28 août et propose également le vendredi diverses activités visant à relier l’ensemble du vivant. Après une transhumance baptisée Le Souffle du berger le 24 juillet auront lieu Ce qui s’éveille en nous et Ce qui s’élève en nous le 31 et le 14 août (concert acoustique, bal et procession). Un programme composé d’une enquête théâtralisée conclura les festivités le 29 août et les Journées du matrimoine seront consacrées au personnage de Camille Claudel.
Hériter des brumes, d’Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi, mise en scène de Julie Delille.
Visuel : © Fabrice Robin