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« Fouiller Bercer Pompier », ou comment (ne pas) tuer le frère avec l’aide de Scarlatti

par Laura Dumez
23.07.2026

Il y a des spectacles qui ne nous parlent pas directement, et qui transpercent. Ils font écho à autre chose. Il y a des spectacles que l’on n’oubliera pas, qui s’ancrent comme un fracas dans le silence. « Fouiller Bercer Pompier », d’Olivier Debbasch et Ariane Dumont-Lewi, présenté cette année au Parvis du théâtre du Train Bleu pendant le off du festival d’Avignon, est de ceux-là.

En entrant en salle, on est in situ. La répétition a commencé. Octave est partition en main et suit les indications de son aide, joueuse de piano, professeure de chant et italophone. Dans quelques semaines, il sera dans la distribution d’Il primo omicidio d’Alessandro Scarlatti, mais il n’est pas prêt. Alors il répète, et l’étude du mythe, l’analyse du texte, la fouille de la partition lui permettent de faire lumière sur sa propre histoire.

Ne pas faire feu de tout bois 

Tout d’abord, et pour bien suivre, posons les choses. Il primo omicidio d’Alessandro Scarlatti est un opéra sur le premier homicide de l’histoire de l’Humanité, ou, comme le disent les comédien•nes, de ce qu’on en raconte. Abel et Caïn sont frères, fils d’Adam et Eve, et dans la Bible, ils réalisent des sacrifices à leur Dieu, des sacrifices qui ne seront pas reçus avec autant d’attention. Les moutons du berger Abel sont préférés aux récoltes du paysan Caïn. La fumée du premier brasier est belle, pleine et blanche, tandis que les blés fument noirs et ne montent pas jusqu’aux cieux. Incompréhension et injustice vécues, Caïn nourrit une haine pour son frère, une haine qu’il étouffe, avant qu’elle ne le déborde et le pousse à tuer Abel.

 

En somme, « le premier barbecue de l’histoire de l’Humanité » a mal tourné. C’est ce qu’ironise Octave, en préambule, avant d’être rattrapé. Soutenu par la pianiste, il oscille entre Abel et Caïn, Octave et Nathan ; il est rattrapé par son enfance, par ce mythe qui dit quelque chose de ce qu’il a vécu. Pendant un peu plus d’une heure, l’opéra et les flashs du passé se font écho, dans les situations et dans les mots, dans les tableaux. Octave joue tout, et tout le monde, sauf Nathan, ce frère pompier qui ne parle pas. Il chante aussi, divinement bien. Il convoque des scènes du passé, des entrainements de natation aux brimades quotidiennes que lui a imposé son frère ; entre ses 7 et ses 14 ans, 2757 soirs durant. 2757 !

Comprendre pourquoi on tire sur l’ambulance

C’est de maltraitance dont il est question, et la salle est émue. À la sortie, personne n’est indemne. C’est à la fois l’histoire banale d’un petit frère toujours comparé à son ainé, de l’homophobie ordinaire, d’un système familial banal où l’on laisse la violence régner à coup de « laisse pisser, ne pleure pas, il va voir que ça t’énerve ». C’est l’histoire de notes, écrites au XVIIIe siècle, pour parler d’un homme qui aurait vécu à l’aube de l’inhumanité, l’histoire d’une mélodie que l’on peut altérer, comme le sont parfois les relations.

 

Si l’on est parfois au bord de l’explication de texte, avec la traduction et la projection des vers sur un écran-cube, on mène aussi l’enquête, on se laisse bercer par ce formidable appui pédagogique universel pour décortiquer une relation fraternelle qui n’a pas marché. Les personnages joués ou convoqués – on ne vous en dit pas plus – lèvent vos yeux au ciel autant qu’ils les nimbent de larmes. Les choix truculents et astucieux de mise en scène empêchent le pathos et conduisent l’émotion en permettant au parallèle de se faire entre Abel/Caïn et Octave/Nathan, l’un ne correspondant jamais tout à fait à l’autre.

Briser le silence

« Dans cette histoire, tout commence par un silence », nous a-t-on dit au début.  Et Octave cherche, le dissèque, ce silence, comme quand il lit la partition. Car oui, « noire noire croche croche noire silence ». En musique, on les écrit les silences, ils sont pleins les silences, pas comme ce vide qui règne dans cette famille, ce vide qui est devenu loi entre son frère et lui. Quid de leurs différences ? Quid de leurs responsabilités mutuelles ? Quid de celles des parents ? Quid d’une possibilité transformation aujourd’hui ? Quid de ce qu’il en dirait de tout ça, Nathan ?

 

Cette histoire, c’est l’histoire d’une famille, et d’un petit frère qui essaie de comprendre, de parler au grand, de le trouver par le chant. Si Caïn ne pouvait plus retenir sa colère, celle qui l’a poussé à tuer son frère, quand Octave déclame « je ne peux plus retenir l’élan intérieur », on sent qu’il est question d’autre chose, qu’avec la Petite Sirène et sa psy, il s’occupe peu à peu de cette « colère polie, [de cette] colère qui a perdu son chemin ». Ce spectacle en est le fruit, et il n’a rien d’un péché, courrez-y !

Dates des reprises à venir.

 

Visuel : © Jean-Louis Fernand.