Jusqu’au 15 novembre, la Comédie de Genève met son focus sur la jeune création. Et voilà, oh belle surprise, que nous retrouvons deux ans après leur démence Lenz, le brillantissime duo Éléonore Bonah et Maria Clara Castioni, cette fois à la mise en scène et à la scénographie dans un mille-feuilles littéraire qui a pour fil l’absurdité jusqu’à la tristesse de l’âme humaine. Un bijou.
En 2025, nous découvrions, donc un peu par hasard, un pur chef-d’œuvre, Lenz, où Éléonore Bonah et Maria Clara Castioni rendaient désirable et fascinante la vie de l’écrivain et théologien allemand Jakob Michael Reinhold Lenz. La littérature est donc un élément qui intéresse la metteuse en scène et la scénographe. Le projet est alléchant et sa réalisation est parfaite. Oui, parfaite. Il faut le dire fort, non, quand un spectacle est parfait ! Et le répéter encore : parfait, parfait, parfait ! Chrüsimüsi est un montage de textes de l’écrivaine bâloise du XXᵉ siècle Adelheid Duvanel, oubliée après son suicide en 1996.
Chrüsimüsi est un vrai mot, ça on l’a appris aujourd’hui ! Qui en suisse-allemand veut dire capharnaüm, tohu-bohu. Nous voici dans une illusion d’appartement. Un mur barre la scène. Devant lui, Luna Desmeules, Jeanne Devos (membre de la troupe permanente des Bühnen Bern) et Adrien Barazzone (en alternance avec Léo Zagagnoni) se tiennent assis·e·s sur des chaises, l’air désabusé·e·s. Et puis une première scène de la vie conjugale nous montre un couple qui cultive la violence. Les dialogues sont étranges, coupés dans le vif comme toutes les transitions qui nous entraînent dans un autre monde, un peu comme dans un Black Mirror des hypersensibles. Le trio campe un nombre infini de personnages qui tous ont un sérieux grain qui nous fait rire au bord de la gêne et des larmes.
Dans cette série de short cuts, les trois comédien·ne·s changent de rôle comme de chemise (d’ailleurs !). Le niveau de jeu est époustouflant de finesse. Comme le diraient des lacaniens, le réel cogne ici. Il se prend des trous dans le plancher et fait pousser de grandes colonnes. Mais quand il faut se comprendre et se parler, rien n’est possible, les dialogues sont tous absurdes. Un grand fils joue au jeu de dégage/reviens avec sa mère. Un mauvais dragueur prouve que son vaisseau spatial l’attend, ou encore, un jeune couple doit gérer la folie d’une autre mère absente qui décide de nommer sa fille du prénom de sa sœur morte.

L’un des textes se nomme La colonne des dépressifs, et il y est écrit « Il parlait un mélange d’espagnol, d’allemand et d’anglais ; ses phrases ne voulaient que rarement dire quelque chose ; il était impossible d’établir des liens entre les mots. » C’est exactement ce qu’il se passe sur ce plateau au décor léger, une table, des chaises pliantes, des fleurs malmenées… où les histoires nous parviennent en français, en allemand et en italien, en voix directe ou écrite sur le mur.
Chrüsimüsi est peut-être un grand désordre, mais il est fort élégant et rangé. On a hâte que la France mette ses yeux sur ces deux artistes déjà très repérées côté Suisse. Pour le moment seul le CDN d’Orléans leur a permis de passer la frontière.
Côté Suisse donc, et à la Comédie de Genève, ce merveilleux focus jeune création continue son chemin avec une superbe programmation jusqu’au 15 novembre, notamment du 12 au 15, Baby Teeth de Catol Teixeira.
Le focus jeune création se tient à la Comédie de Genève jusqu’au 15 novembre.
Visuels © Zoe Aubry Comedie