Dans le cadre de son Focus Irlande, organisé avec le Centre Culturel Irlandais, le Théâtre de la Ville accueille aux Abbesses Stephen Rea, mis en scène Vicky Featherstone, dans La dernière bande (Krapp’s Last Tape) de l’Irlandais Samuel Beckett. Un jeu magistral, une mise en scène et une scénographie travaillées au détail près, des sons et des lumières d’une justesse absolue : la pièce touche ici à la perfection.
Le rideau s’ouvre violemment puis la lumière se fait en douceur. Froide et crue, elle dessine un rectangle autour d’une table ; le reste de la scène n’est qu’obscurité. Assis face à nous, Krapp (Stephen Rea) nous regarde.
Le temps s’installe et, en une fraction de seconde, on y est, happé par la scène. L’absurde beckettien peut commencer. Krapp n’a encore rien dit, mais les rires retentissent déjà dans la salle.
Attente, vide, répétition, humour grinçant : la recette fonctionne toujours. A l’économie de la langue répond l’économie scénique. L’équilibre entre le texte, le jeu, les lumières, les sons et la scénographie est absolument abouti. Rien n’est laissé au hasard. Chaque geste est rigoureusement travaillé, la position des objets millimétrée. Le spectacle offre des centaines de tableaux parfaits, chaque instant pourrait être immortalisé.
Courte, simple, absurde et touchante, la pièce n’en est pas moins d’une richesse inépuisable. Le jour de ses 69 ans, Krapp réécoute une bande enregistrée trente ans plus tôt. Le vieil homme se retrouve face à celui qu’il était.
La particularité de cette rencontre tient aussi à l’histoire de Stephen Rea avec l’oeuvre de Beckett. Il y a plus de dix ans, l’acteur avait enregistré les bandes du jeune Krapp, sans savoir s’il jouerait un jour la pièce. En lui proposant le rôle, Vicky Featherstone réalise son rêve.
Sur scène, c’est donc la véritable voix de Stephen Rea, enregistrée des années plus tôt, que l’on entend. L’acteur se parle à lui-même, tout comme Krapp soliloque.
Le comédien est par ailleurs l’un des derniers à avoir travaillé avec l’auteur. En 1976, il jouait Clov dans Fin de partie au Royal Court pour les 70 ans de Beckett, et recevait ses notes, dont celle de privilégier le rythme plutôt que le sens. Il joue avec les mots de Beckett ancrés dans sa mémoire, et la poésie n’en est que renforcée.
Krapp se tait, la bande tourne encore. Un homme écoute celui qu’il fût, un acteur écoute l’acteur qu’il était, et derrière eux, l’écho de Beckett lui-même. Un écho qui résonne tout particulièrement à Paris. Irlandais de naissance, Beckett y a vécu l’essentiel de sa vie, a écrit une grande partie de son oeuvre en français et traduit lui-même ses pièces. C’est aussi sur les scènes parisiennes que son théâtre a d’abord vu le jour. Accueillie dans ce Focus Irlande, La Dernière Bande fait ainsi dialoguer les deux patries de Beckett.
Pour prolonger l’expérience, le Théâtre de la Ville présente jusqu’au 5 décembre All that Krapp, une exposition du photographe irlandais John Minihan, dans le cadre du Focus Irlande.
Texte Samuel Beckett
Mise en scène Vicky Featherstone
Scénographie Jamie Vartan
Costume Katie Davenport
Lumières Paul Keogan
Design sonore Kevin Gleeson
Directeur du son Stephen Wright
Avec Stephen Rea
Visuel ©Patricio Cassioni