« Le policier avait cet air gourmand »
« J’ai deux passions, la fanfare et la révolution » et « Je fais caca sur Bardella, pipi sur les nazis » sont les deux grands hymnes
des manifestations contre la casse du service public, la vie chère et globalement le capitalisme. Et depuis le 17 octobre, la France se tend, brûle par endroits. Pour arriver au Théâtre 14 ce samedi 7 novembre, nous avons dû faire avec la mise à l’arrêt de la capitale, allant jusqu’à 40 stations fermées le 31 octobre et 14 hier. Alors, pourquoi on vous raconte tout ça au lieu de vous raconter comment Colas malaxe la lumière depuis plus de 25 ans et pourquoi Stéphanie Aflalo est une comédienne démente ? On arrive, doucement… Doucement ? Ce n’est pas du tout ce que pense Laetitia. D’ailleurs pour le moment, on ne sait pas encore qu’elle s’appelle Laetitia. On est fixés par une banderole de visages en vidéo, qui nous scrutent avec concentration, sans agressivité. Elle, pour le moment, on ne la voit pas, elle est minuscule sous ces immenses têtes. Puis, elle attaque, elle ouvre la bouche et là on ne voit plus rien, plus rien que son allure : casquette qui cache ses yeux, bombers côté orange, pantalon et baskets noires. Ses mains sont planquées sous la table blanche, la même que dans l’un des plus grands chefs-d’œuvre d’Hubert Colas,
Kolik. La fille est un tronc orange dont la bouche se colle au micro et elle dit : « Encore, j’en rêve. »
« Ils ont dit que j’étais facile à cerner »
Ce à quoi rêve Laetitia, c’est la révolution, la vraie. Sa colère est dans son sang au premier sens du terme. Elle est née trois minutes après sa sœur jumelle Margaux et trente-sept minutes avant l’explosion de Tchernobyl, le 26 avril 1986. À écouter la bande-son, où passe I Follow Rivers, on doit être quelque part au début des années 2010. Elle vit dans une cave où elle écoute Nick, nous dit-elle. On commence à la comprendre un peu. C’est l’histoire d’une action contre le nucléaire quelque part en Lorraine, la poubelle d’Europe, qui finit en garde à vue, une chaussure en moins et un jean souillé. Laetitia est couverte d’eczéma, nous raconte-t-elle, comme énormément de gens qui ont été approchés par le nuage. Au cœur de la lutte, il y a de l’amour, de la passion même ; avec elle, il y a Fauteur, une histoire « incidente », une histoire qui finit mal aussi : lui a « déjà 40 ans », et est déjà en couple avec « Oph ». La chronologie s’affine. Nous sommes précisément entre 2016 et 2017.
« Nous allons faire semblant jusqu’à ce que le désir de feu nous rattrape »
Ce qui fait que
Partout le feu, le texte aride d’Hélène Laurain, nous parvient comme une évidence, c’est l’alliance parfaite du talent de
Stéphanie Aflalo et de celui d’Hubert Colas. Ces deux-là collaborent ensemble depuis des années. Stéphanie fait entendre sa voix un peu grave et toujours décalée, souvent pour ses propres spectacles. Elle s’empare de la scène comme d’un laboratoire existentiel à la Maison des Métallos, au Théâtre de la Bastille, au Festival d’Avignon. Entre conférence sur la mort, débat philosophico-comique et concert pop conceptuel, elle explose les formes et nos certitudes avec humour, style et intelligence. Et là, la voici portant un texte qui n’est pas d’elle. Un texte brillant qui navigue entre récits de famille, déclarations d’amour, désir de révolte, passages à l’acte assez radicaux. À jouer, c’est une prouesse. 1 h 45 dans un flow incessant, juste entrecoupé d’une bande-son qui nous fait entrer dans des lieux et des ambiances. Colas est un illusionniste, un vrai, qui fait apparaître par un jeu d’ombres un canapé qu’on n’avait pas vu arriver. Il fait circuler Stéphanie de sa table jusqu’à se tenir debout derrière l’un des micros ; elle passe sous l’écran qui barre la scène, arrive jusqu’à son lieu, sa cave.
« Faire fondre le dernier plomb du raisonnable »
Nick Cave, Bowie, Nina Simone. Les icônes ne manquent pas pour servir de béquille à la rudesse de l’instant. Tous les mots résonnent avec notre réalité, là à Paris en 2026. La pièce a été montée il y a un an et demi, et elle se voulait un peu rigolote. Nous, on sort sidérés par la sensation que plus rien ne pourra nous sauver de la disparition de l’humanité. Entre une soirée entre camarades et le mariage beauf de « la sœur », la planète qui se réchauffe devient de plus en plus invivable. Face au cynisme ambiant et à l’asphyxie d’un monde qui s’effondre, la mise en scène au scalpel d’Hubert Colas et le jeu magnétique de
Stéphanie Aflalo font monter la température jusqu’au point de non-retour, là où il ne reste plus d’autre issue que la révolte.