Au Kunstenfestivaldesarts avant son arrivée au Festival d’Automne à Paris, la proposition du duo américano-chypriote vire à un moment snob qui romantise la vie des prisonnier·e·s palestinien·ne·s en Israël.
Le spectacle est avant tout une installation vidéo qui, pendant les trois premiers jours de diffusion, s’accompagne d’un temps que l’on peut nommer un concert. Sur trois écrans, un de face et deux de côté, nous voyons apparaître la première image : une femme tient une fleur dans ses mains. Sur les deux autres écrans, les fleurs apparaissent en gros plan. Et pendant une heure entière, nous allons voir des femmes et des hommes déambuler dans une garrigue (où ?) au soleil couchant et, de temps en temps, des images en négatif, malaxées, nous donner des évanescences de manifestations (où ? quand ?). Par-dessus l’image, un texte rose illisible nous délivre, sans aucune hiérarchie, des paroles de prisonnier·e·s enfermé.e.s ou libres depuis 1948, en Israël.
Rendre la prison désirable, intellectuelle, cela n’est pas neuf. Michel Foucault et Jean Genet ont largement réfléchi à ce que l’enfermement fait aux corps. Dans « Prisoners of Love », le propos efface les causes et les conséquences : quand ont-ils, elles été arrêté·e·s ? Qu’ont-ils/elles fait ? Dans quelles conditions ? Combien de temps ? Est-ce que les personnes que l’on voit à l’écran sont des comédien·ne·s ? Dans un flow cotonneux ultra-léché, les temps et les faits se mélangent dans un mouvement d’égalisation.
Le summum est atteint lors de la deuxième partie, où le duo est rejoint par le musicien palestinien Julmud. Les images du film sont encore plus retravaillées, la sensation d’un clip ou, pire, d’une pub pour une marque de luxe est totale. Le son, lui, est absolument génial ; du pur trip-hop enivrant à souhait, si l’on met de côté que les phrases samplées sont celles de prisonnier·e·s, encore une fois totalement extraites de leur contexte.
Ce qui nous dérange dans cette œuvre n’est pas l’esthétisation de la violence, cela peut être très percutant ; on pense par exemple aux Chiens de Lorraine de Sagazan, au sujet des viols collectifs, où la forme servait le fond et inversement. Là, tout est joli, lissé et dessert complètement le sujet.
La pièce est datée de 2025, soit deux ans après le début de la revanche de l’Etat d’Israël après le massacre du 7 octobre 2023 perpétré par le Hamas. Et aucun mot n’est posé, jamais, ni « Palestine », ni « Israël ». À l’exception d’un moment où la situation à Gaza est évoquée – “Iels ne veulent rien nous laisser (…) pas d’hôpital, pas de peuple (…)- il est plus généralement vaguement question d’« occupation ».
Une spectatrice dit : « Cela ne passe pas la rampe du contexte ». Rien ne fonctionne ici, ni le film arty, ni ses amalgames entre les luttes des Black Panther et celles des Palestinien·ne·s pour leur liberté.
Pourtant, sur le papier, nous avions très envie de découvrir le travail de ce duo très repéré. Basel Abbas est né en 1983 à Nicosie et Ruanne Abou-Rahme en 1983 à Boston. Iels descendent de familles palestiniennes et se sont formé·e·s aux arts visuels au début des années 2000 au Royaume-Uni. Leur lien avec la Palestine est familial et culturel. Iels ont notamment joué avec le trio Ramallah Underground. « Ramallah Syndrome Project » a été exposé dans le pavillon palestinien de la 53e Biennale de Venise.
Peut-être, pour conclure, faut-il rappeler que les artistes sont libres de traiter leur sujet comme iels le décident. Cette pièce déçoit dans sa construction en ajoutant un vernis glam sur un sujet qui peut difficilement l’être.
Le Kunstenfestivaldesarts se tient à Bruxelles jusqu’au 30 mai.
Visuel :© courtesy of the artists