L’Opéra de Paris clôt sa saison avec La Bayadère de Minkus à l’Opéra Bastille. Dans la version de Rudolf Noureev, ce ballet en trois actes demeure l’un des principaux baromètres du niveau de la compagnie, tout en offrant aux solistes l’occasion de se révéler.
C’est précisément ce qu’a réussi Thomas Docquir. Dimanche, il a remplacé au pied levé Hugo Marchand dans le rôle de Solor et, à l’issue de la représentation, a été nommé Étoile — le plus haut titre de la hiérarchie du ballet de l’Opéra de Paris. Il devient ainsi le premier danseur belge à accéder à ce statut dans l’histoire de la compagnie. Sa nomination tombe le jour le plus long de l’année, le 21 juin, et il a fait ses débuts sous son nouveau statut le 23 juin, lors de la journée la plus chaude jamais enregistrée en France. Mais, pour l’instant du moins, les records ne semblent pas être sa spécialité. Thomas Docquir est un artiste constant, rigoureux et profondément appliqué.

Cette nomination était largement attendue. Dans la constellation masculine des Étoiles de l’Opéra, il ne restait plus que cinq danseurs en activité et, compte tenu du rythme de la maison et des blessures, le besoin d’une nouvelle Étoile s’imposait depuis longtemps. Pour les candidats à l’inverse, il n’y avait pas de choix évident.
Le danseur belge possède toutes les qualités auxquelles le directeur de la danse, José Martinez, semble attaché : travailleur, fiable, consciencieux, intelligent, humain. Entré à l’École de danse de l’Opéra de Paris en 2010, il intègre la compagnie en 2015, puis gravit méthodiquement les échelons tous les quatre ans : Coryphée en 2016, Sujet en 2020, Premier danseur en 2024.
Le premier rôle qui attire l’attention sur le jeune artiste est celui de Rothbart en 2019. Aux côtés du prince interprété par Hugo Marchand, Docquir se distingue par sa présence charismatique : à la fois mentor et tentateur, il explore les nuances de ce personnage aux accents freudiens dans la version du Lac des cygnesde Rudolf Noureev.
Ces deux dernières saisons, José Martinez a progressivement confié à ce Premier danseur des rôles de premier plan : Basile dans Don Quichotte, le Prince Désiré dans La Belle au bois dormant, Aminta dans Sylvia, Frollo dans Notre-Dame de Paris, Roméo dans Roméo et Juliette.
Docquir s’est aussi imposé comme un partenaire fiable, capable de s’adapter à des ballerines aux styles et aux tempéraments très différents : de Roxane Stojanov, avec laquelle il a parcouru un long chemin, jusqu’à sa nomination en décembre 2024, à Bleuenn Battistoni, et Dorothée Gilbert, avec laquelle il a dansé sa «Bayadère» victorieuse.
À chaque rôle, il a gagné en assurance technique. Le saut le plus marquant est intervenu après La Belle au bois dormant et le travail avec Manuel Legris sur Sylvia.
Pour La Bayadère, il préparait initialement le rôle de l’Idole dorée, mais les blessures successives de Marc Moreau puis d’Hugo Marchand l’ont conduit à entrer rapidement dans la peau de Solor.
Pour cette première apparition après sa nomination, malgré une distribution une nouvelle fois remaniée — aux côtés de Sae Eun Park (Nikiya) et Inès McIntosh (Gamzatti) — Thomas Docquir a confirmé sa capacité d’adaptation aux circonstances. Une prudence, parfaitement compréhensible dans ce contexte, a marqué l’ensemble de la représentation.
Techniquement, il s’est montré presque irréprochable : tours nets, aplomb des poses, ronds dessinés avec une précision de compas, musicalité. Un léger accroc s’est glissé dans le célèbre manège du deuxième acte, il témoigne surtout d’un désir de bien faire. Pour le reste, la nouvelle Étoile se contraint à une ligne de maîtrise qui, avec le temps, pourra sans doute s’ouvrir davantage.
Sae Eun Park a livré un spectacle plus retenu que d’habitude. Cette Étoile perfectionniste, chez laquelle on oublie souvent la difficulté du texte chorégraphique tant ses héroïnes semblent aller de soi, s’est cette fois davantage concentrée sur la technique. Elle est apparue un peu moins légère, moins sûre d’elle peut-être, notamment dans la variation du troisième acte : ses séries de pirouettes se terminant en arabesque et enchaînées avec des jetés entrelacés, n’ont pas toujours été pleinement maîtrisées. En revanche, dans les scènes dites dramatiques, notamment lors du refus de Brahmane (Matthieu Botto), sa Nikiya n’était plus une danseuse de temple sans voix, issue d’un imaginaire exotique du XIXᵉ siècle, mais une femme presque contemporaine, prise dans un système sans issue, ce qui en accentue encore la cruauté.
Dans ce contexte, la domination de Gamzatti, interprétée par Inès McIntosh, n’en apparaît que plus convaincante. Cette menue Première danseuse possède sans doute l’une des techniques les plus sûres de la compagnie. Tout semble lui réussir — cabrioles tranchantes, diagonale en crescendo, fouettés décisifs — comme les ruses d’une femme habitée par la vengeance. La supériorité de ce soir-là est à la fois scénique et pleinement réelle.
Mention spéciale au Fakir incarné par le sujet Chun Wing Lam, qui a littéralement embrasé cette représentation. Il s’agissait de l’une de ses dernières apparitions sur la scène de l’Opéra de Paris : il met fin prématurément à sa carrière de danseur, commencée en 2015, pour rejoindre le monde de la gestion de patrimoine. Avant de quitter la scène pour des calculs plus froids, il s’est autorisé une danse sans retenue, entièrement livrée à l’émotion transmettant ce feu de liberté artistique à ceux qui restent. À saisir sans hésiter.
Visuel : Maria Sidelnikova ©