Tout commence par la vision, récurrente chez le maître italien, d’un rideau opaque, comme dans ses Tragedia Endogonidia, puis vient un son, celui d’un scotch, et une vision, celle d’une bande de gaffeur rouge, qu’une main vient coller sur la surface, ensuite, un poing mécanique frappe le tissu qui semble trembler comme de l’eau. Voilà, la pièce a commencé depuis 20 secondes et la fête aux signifiants est de sortie. Pas le temps de respirer, qu’un néon se coupe en deux et que le rideau désormais ouvert nous met face à une image des plus glauques. Un vieil homme, qui ressemble au fantôme du père incontinent de Sur le concept du visage du fils de Dieu, traîne au lit, exsangue. Il est presque cadavérique et ne maîtrise plus rien. Son lieu de vie est un champ de ruines où pendent des tiges, des lumières, qui créent des ersatz de croix vidées de leur Christ. Même ses pompes sont immettables car elles prennent feu, et puis c’est dangereux une bonbonne de gaz chez soi, là tout près du lit. Rien ne va plus ici, la déprime est totale.
Romeo Castellucci applique la même méthode depuis les années 90 : il pose des choses sur une scène et nous les donne à voir dans une aphasie pouvant parfois se briser pour laisser quelques mots être lus, projetés, éructés, écrits, brodés… Comme dans Bérénice, des toiles portent des lettres qui ne forment pas de sens. Il n’y a pas de sens, et c’est bien ce que Castellucci veut nous dire. Et d’ailleurs il le dit dans beaucoup de ses pièces. Dans son Sacre, dans son Requiem, ou encore dans sa Résurrection, tout comme dans Le Metope del Partenone, le rappel est clair : ne cherchez pas à lutter, vous allez tous crever, telle est notre condition, et il y a un avant et un après nous. Pour nous le faire entendre, des noms de philosophes ou scientifiques sont ânonnés : Hannah Arendt, Karl Marx, Marie Curie… et plus tard des accumulations de mots viendront de façon artificielle donner à cette performance une fonction de fiction ; ah, tiens, le mot « cinéma » succède à «résurrection ».
Pour comprendre une pièce de Castellucci, le plus simple est encore de suivre ce qu’il a à nous dire. Généralement, il décrit froidement son processus dans les feuilles de salle et c’est le cas pour ce spectacle. Déjà, il y a le titre, Faust. Fait, non dit : Faust donc, qui un jour a fait un pacte avec le diable et l’a regretté par la suite. Fait et non dit : des actes et pas de paroles. Puisqu’à l’heure de l’inversion du langage le chaos règne, que les fake news sont devenues la vérité, autant se taire et chercher la vérité ailleurs, ici, dans des limbes qui tombent si bas que la surface, si haute, est invisible, planquée bien au-delà du cadre de scène.
Faust, fait, non dit est une pièce à part dans la carrière immense de Castellucci. À notre connaissance, c’est la première fois qu’il réutilise sans aucune modification des costumes et motifs de ses dernières créations. Nous avons vu à Venise ses glaçants Mangeurs de pommes de terre et nous sommes ravi.e.s d’en retrouver les deux images les plus fortes : la Victoire de Samothrace possédée et la femme qui parle une langue de cliquetis incompréhensible mais fascinante, qui impose qu’on l’écoute. On retrouve le chien d’Inferno, mais qui ici n’a rien à voir avec les cerbères qui gardent les portes de l’enfer, c’est une citation du Faust de Goethe, ou un, le chien, un barbet noir errant autour des champs que Faust et son disciple Wagner croisent au crépuscule. Les tenues blanches de laborantins sont ultra-présentes dans l’œuvre de Castellucci, autant dans le Sacre que dans Résurrection.
Faust, fait, non dit assume un côté cocasse, déjà présent dans Bros qui rendait hommage à Buster Keaton, il y a du gag dans la déchéance de Faust, comme dans la présence acide de ce spectateur robot qui applaudit vraiment n’importe quoi. Étonnamment, cette pièce est à la fois la plus pleine de Romeo, jamais on ne l’a vu à ce point recycler ses matériaux précédents, et la plus vide, dans le sens où, rarement dans ce que l’on peut nommer « théâtre » dans le sens où la représentation se donne sur une scène face à un public, l’espace est aussi peu chargé et aussi vaste en hauteur comme en largeur. Le son, Scott Gibbons toujours, vient combler nos envies grégaires de compréhension ; mais quand il fait sonner les cloches, contrairement à To Carthage then I came, il bannit le cuivre, c’est la lumière qui s’envole.
Alors on pourrait gloser des heures sur la figure du rond ici, autant hostie que blessure, ou bien celle de l’arbre qui cache le visage rendant aveugle, comme dans Domani, tenter de les relier à des passages de la Bible ou de l’histoire du théâtre. Ce qu’il faut peut-être retenir, c’est qu’à près de 40 ans de carrière, Romeo se fascine de façon très différente à chaque fois pour l’idée de représentation, au point d’en montrer une sur scène, qui ressemble à une mise en scène du Prince constant de Grotowski où l’on voit un homme être acculé, possédé. Magicien de l’image, il laisse ici des ailes d’anges déchus continuer à battre, la terre recouvrir les âmes pures pour les damner, et le feu s’emparer une bonne fois pour toutes d’une dernière apparition, celle d’un espoir fichu en cette humanité contemporaine.
DEVINETTE NUMÉRO UN JE NE VIS PAS DANS LE NOM, MAIS DANS LA MARQUE JE CHOISIS LE MOMENT, MAIS LUI NE ME VEUT PAS CE QUE JE CHERCHE ME DÉVORE CE QUI ME DÉVORE NE ME RASSASIE PAS QUAND J’AI SIGNÉ, LA MAIN ÉTAIT MIENNE QUAND J’AI PARLÉ, LA VOIX ÉTAIT CELLE D’UN AUTRE DEPUIS, JE MARCHE EN COMPAGNIE DE CE QUE J’AI DEMANDÉ ET PLUS J’AVANCE, PLUS LE SOL DEVIENT UN FIL MON HABIT NE ME RÉCHAUFFE PAS, NE ME PÈSE PAS, NE TOMBE PAS QUI SUIS-JE ?
DEVINETTE NUMÉRO DEUX JE NE CRÉE PAS : JE CORRODE JE NE NIE PAS LE VRAI, JE LE RENDS INUTILE JE NE FRAPPE PAS : JE SUIS DÉJÀ DEDANS JE NE MENS PAS : J’INCLINE LES MOTS J’APPORTE LA LUMIÈRE SANS CHALEUR JE CONSEILLE DES ROUTES QUI DESCENDENT EN MONTANT JE NE DEMANDE PAS L’ÂME : JE LA FAIS PARAÎTRE UN RESTE JE SOURIS QUAND TU CONSENS JE DISPARAIS QUAND TU M’INVOQUES QUI SUIS-JE ?
DEVINETTE NUMÉRO TROIS JE ME BRISE EN MILLE ET POURTANT JE SUIS UN CELUI QUI TENTE DE ME DOMPTER EST TROUVÉ PAR MOI CELUI QUI TENTE DE M’IGNORER TOMBE DANS MES BRAS JE SUIS LE VENT QUI PLIE LES ARBRES SANS RAISON CELUI QUI ME CHERCHE DANS L’ERREUR ME TROUVE DANS LA RÈGLE JE SUIS LE CŒUR SECRET DE CE QUE TU APPELLES LOI JE N’AI PAS DE FORME, JE LES POSSÈDE TOUTES LES ROIS ME CRAIGNENT, LES VENTS M’INVOQUENT QUI SUIS-JE ?
ROMEO CASTELLUCCI
Jusqu’au 27 novembre au Théâtre de l’Odéon dans le cadre du Festival d’automne
Visuel : © Alex Majoli