Romeo Castellucci est de retour au Kunstenfestivaldesarts après des mois chargés. Nous l’avions laissé il y a pile un an pour son grand acte I mangiatori di patate et très récemment pour son brillant Pelléas et Mélisande, avec lequel il a fait son entrée à la Scala de Milan. Cela aurait pu nous faire oublier que, pendant toute sa carrière, le plasticien a alterné entre des gestes secs et d’autres grandioses. To Carthage Then I Came se place dans cette première catégorie, celle où il décide, sur un temps très court, de poser un geste, un seul, de l’étirer et de nous laisser là, dans une fournaise, à essayer de comprendre.
Romeo Castellucci travaille en relation étroite avec le musicien Scott Gibbons. Ce dernier est un génie de la distorsion qui s’amuse à transformer une matière première, ici un glissement de cheveux sur du métal, en un carillon place Saint-Pierre à Rome. Des cheveux sur du métal. Vous avez quatre heures pour convoquer tout ce que vous voulez à partir de là. Mais peut-être avant, nous allons vous donner quelques éléments de contexte, ou plutôt de méthode. Les spectacles de Castellucci ne sont pas exactement des spectacles. C’est du théâtre d’images dont les mots prononcés sont absents. Ensuite, ce sont, comme ici, des installations où le public est au même niveau que l’espace, le mouvement et le son. Pour To Carthage Then I Came, le rendez-vous est pris en plein centre-ville de Bruxelles, devant l’entrée du parking Panorama, un vrai parking, qui pue comme un parking. Nous sommes invité·e·s à le traverser puis à emprunter les escaliers, assez raides, jusqu’au dernier étage et là….
Et là, on comprend que tout a déjà commencé bien avant que tout commence. Le lieu ressemble à une cathédrale, il y a une voûte qui laisse passer un peu la lumière comme des vitraux. C’est immense. Au centre, comme dans son Stabat Mater monté à Genève cette saison, il y a un praticable en longueur. On note six tubes en métal cuivré suspendus « à hauteur de tête ». Des bouteilles d’eau posées le long de la scène et des micros au sol. Les six entrent comme des anges, sans qu’on les perçoive. Iels sont vêtu·e·s de vêtements de tous les jours, à un détail près : iels portent une ceinture en cuir dont la position rappelle celles des moines ou des chevaliers. Iels ont toustes des cheveux longs et mouillés. Iels vont, un·e par un·e, monter sur la scène, se placer devant un tube, se pencher et balancer leurs cheveux sur le métal pour le faire tinter. Des cloches donc, qui sonnent, de plus en plus, à l’unisson ou en décalé, qui, par l’entremise de Scott Gibbons, semblent être des centaines. Mais alors, pour quoi et pour qui sonnent ces cloches ?
Pour le comprendre, il faut lire un peu ce que Castellucci a à nous dire. Généralement, il décrit froidement son processus dans les feuilles de salle et c’est le cas pour ce spectacle. Déjà, il y a le titre, emprunté aux Confessions de saint Augustin traduites en anglais : “To Carthage Then I Came”. Ensuite, si l’on cherche un peu, on apprend qu’en 2002, To Carthage Then I Came est le titre d’un livre que Romeo Castellucci a publié chez Actes Sud et, en feuilletant la première page du livre (merci Internet), on apprend que ce texte figure dans le catalogue de l’exposition d’art plastique de Romeo Castellucci, à Avignon, dans la chapelle Saint-Charles, du 5 au 27 juillet 2002. Nous voici donc 24 ans plus tard avec la même obsession : articuler le désir et le néant. En nous plaçant dans un espace à l’énergie chargée mais presque vide, il provoque en nous un trouble immédiat : est-ce qu’une fois de plus il va faire rouler des bagnoles ?
Après le titre, il y a au cœur de sa description ces trois mots : Mene Tekel Peres. Là encore, on a cherché, et nous avons appris qu’il s’agit d’une citation extraite de la Bible hébraïque et qui est devenue une locution pour annoncer un désastre imminent, une sanction inévitable ou un avertissement sévère face à l’orgueil ou à l’incompétence. Carthage, c’est aussi un grand feu qui a ravagé toute la ville en 149 avant notre ère.
Donc, revenons à ce 22 mai 2026, dans les hauteurs du parking Panorama de Bruxelles, un jour de canicule au mois de mai. Oui, ça brûle, la planète brûle pour de bon et le monde brûle avec, dans un excès d’orgueil et d’incompétence. Mais attention, Romeo Castellucci aime être littéral : il donne et tu regardes. Il ne cherche pas à actualiser un propos dans un agenda très relié au présent. Il s’intéresse et nous montre depuis qu’il a commencé, en 1998, que nous sommes des poussières dans l’univers et que tout se recycle toujours, comme dans son Sacre mécanique il y a une dizaine d’années.
Il faut donc regarder et prendre ce qu’il y a à regarder. Six corps qui bougent comme s’ils étaient eux-mêmes des cloches activées par une main invisible. Six gorges qui se déploient en arrière comme dans une jouissance. Des mains qui parfois se mettent dans le dos pour dire la damnation ou, d’autres fois, devant soi pour dire le salut. Et puis cette image de cette fille-là, les mains vers le ciel, le buste un peu de travers, les pieds légèrement rentrés, qui a l’air de convoquer tous les dieux de toutes les cosmogonies possibles.
Encore une fois, To Carthage Then I Came se place dans les performances brèves de Romeo Castellucci, comme The Third Reich, et il faut la prendre telle quelle. Il montre qu’en une image excessivement forte, car une nouvelle fois on peut dire qu’on n’avait jamais vu ça — des cheveux sur du métal, comme ça —, il poursuit son renouvellement permanent dans une cohérence totale de propos. Faites sonner les cloches, le monde brûle, l’odeur de l’essence, là, vous la sentez ?
To Carthage Then I Came (C’est à Carthage que je suis venu·e)Outils principauxSous la voûte d’un toit, six longs tubes dorés pendent à hauteur de tête.Les tubes varient en longueur, comme d’anciennes unités de mesure.Mene Tekel PeresLeur diamètre est celui d’un poing.Pas de lumière, seul le reflet inhérent à l’or.Les tubes sont caressés par les cheveux longs de plusieurs personnes qui, sans même qu’on les ait remarquées, pénètrent l’espace, l’une après l’autre.Le mouvement de leur corps ondule, obstiné.Le rythme et la violence du souffle dans les tubes génèrent la musique des sphères.Parfois, les cheveux, comme des serpents, s’enroulent autour du tube, coinçant le corps.Le volume augmente de manière logarithmique.Le son émane de l’effort des personnes, car c’est un geste, pas une expression artistique.Le son est celui d’une alarme annonçant un incendie.Carthage
Le Kunstenfestivaldesarts se tient à Bruxelles jusqu’au 30 mai.
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