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Une « autre Carmen », captivante, au Festival de Salzbourg

par Paul Fourier
11.08.2026

Il est des fois où une œuvre célébrissime se réinvente sous nos yeux. C’est ce que Teodor Currentzis et Gabriela Carrizo (et les interprètes, Asmik Grigorian, Jonathan Tetelman, Kristina Mkhitaryan, Davide Luciano…) se sont employés à faire. Au final, un choc musical et visuel qui bouscule et fascine !

Doit-on qualifier ce dont on a assisté sur la scène du Grosses Festspielhaus de Salzbourg de « d’après Bizet » ? Car cette Carmen revue, réinventée (ou martyrisée comme diront certains), présente les caractéristiques d’une pâte que les initiateurs du projet n’ont pas hésité à modeler à leur loisir. Sans dialogues parlés ni récitatifs, ce qui nous est proposé est une suite musicale parfois entrecoupée de sons rajoutés. Ce qui prime là n’est pas tant l’histoire que la musique. Quoi que… le récit (et le féminicide final) a fortement intéressé Gabriela Carrizo (cofondatrice du collectif Peeping Tom), mais pour raconter une « histoire de Carmen » revisitant la relation de l’héroïne avec les autres protagonistes.

Et si nous évoluions dans une société à la triste et violente réalité…

Carrizo dit « (Carmen) doit faire face au fait que certains traits lui sont attribués dès le début. Dès que nous entendons le nom “Carmen”, nous sommes la proie de préconceptions – certaines images nous viennent à l’esprit, comme celle d’une femme hautement sexualisée et manipulatrice. C’est comme une étiquette qui colle à ce personnage. Je veux me libérer de toutes ces notions. » De fait, Carrizo redéfinit cette Carmen-là, lui imagine une psychologie profonde qui ne colle pas nécessairement avec sa représentation habituelle. C’est là une femme parmi les autres spécimens du genre humain.

 

Carrizo dit encore : « En Carmen, je vois quelqu’un qui peut créer un lien intime avec les gens, mais aussi avec les animaux et avec la nature. Son ouverture et sa réceptivité sont associées à une volonté de sa part d’abandonner temporairement le contrôle, sans craindre le sentiment d’être perdue, le tout afin d’explorer de nouveaux horizons. Ces traits sont étrangers à José, et ils le déstabilisent. »

Cette Carmen est non seulement une femme libre, mais une femme libre de plus tourner son regard vers les plus vulnérables que vers la bestialité primaire des hommes.

Singulière dans le panthéon de cette héroïne, elle l’est donc, et qui pouvait mieux incarner cette singularité qu’Asmik Grigorian, cette mercenaire de tous les risques au-delà de la réalité de sa tessiture. Grigorian est une soprano (doté d’un médium magnifique et de beaux graves) là où l’on exige d’ordinaire une mezzo. Mais ce qu’elle nous propose en « femme libre » fait passer au second plan les graves manquants et est profondément élégant. Reste la femme qui joue et qui donne corps et chair à une Carmen à laquelle on croit à chaque instant. C’est simple et beau, c’est du « Grigorian ».

Et si l’on parlait des peurs et des névroses des hommes…

La mise en scène s’attache, surtout en première partie, à montrer un environnement violent, notre environnement tout autant que celui de Carmen. Ce qui nous rappelle que Carrizo, l’Argentine, en connaît un bout sur la violence d’une société, sur les exécutions arbitraires au temps de la dictature et sur la réalité actuelle des féminicides.

 

Ce qui fait aussi la force du spectacle est la façon dont Carrizo fait suinter de chacun de ses personnages (principalement ceux masculins), un double qui figure son inconscient et fait apparaître lisiblement son moi intérieur. A-t-on déjà vu traduites, de cette façon, par des gestes agités et désordonnés d’un danseur virtuose, les peurs d’Escamillo, ce personnage si souvent monolithique, m’as-tu-vu et soi-disant invincible, et les spasmes intimes qui l’habitent au mont de l’entrée dans l’arène ? Une figuration de son buste transpercée des cornes du taureau nous rappelle d’ailleurs que la corrida n’est pas un jeu. Et celle, finale, entre Carmen et José qui n’affrontera pas la « bête » par devant, mais la frappera, lâchement, dans le dos, sera l’aboutissement de ce constat mortifère.

 

De même, lorsque Carrizo décrit une société patriarcale, elle traduit, avec acuité, par un jeu de massacre choquant, la programmation des enfants pour qu’ils reproduisent la violence des adultes.

À défaut d’essayer de sortir de Micaela et des deux bonnes copines Frasquita et Mercédès (excellentes Iveta Simonyan et Anita Monserrat) de leurs rôles de figurantes, Carrizo injecte dans cette histoire deux autres beaux personnages féminins, autrement intéressants. D’abord avec Lillas Pastias qui change de sexe pour mieux nous plonger avec Amparo Cortés dans la douleur du cante jondo, ce chant de flamenco lamentateur que l’Espagne a produit pour les femmes. Ensuite, avec la mère de José, omniprésente, la douce Eurudike De Beul dont la nudité exposée est comme celle des mères nourricières qui n’ont plus d’autorité lorsque leur homme de fils sombre dans la violence vis-à-vis d’une femme. Et il y a la mort, un corps (de femme ?) recouvert d’un drap ; la mort liée à la religion avec cette femme mourante que l’on plonge nue dans l’eau et la figuration d’un christ ; il y a cette Catrina décharnée de Fête des Morts que l’on trimbale enfin sur un catafalque comme on le fait en Amérique du Sud dans un cérémonial aussi religieux que païen ; il y a le sang enfin et son rouge qui finit par submerger le décor fantasmatique de Christof Hetzer.

 

Par ce même procédé de dédoublement, Carrizo amplifie aussi l’énergie de certaines scènes, notamment celle des « Tringles des cistres » qui devient ici un instant d’ivresse réelle, une transe où la folie contenue dans la musique se traduit dans des corps hystériques se donnant en spectacle. Carrizo transforme cette scène en une véritable machine de guerre dont l’issue débouche, dans la salle, sur autant d’applaudissements frénétiques que de huées scandalisées par le blasphème fait à Bizet. À ce moment comme aux autres représentations de la folie en scène, les danseurs que l’on a envie d’appeler performeurs sont sublimes. Ils et elles se nomment Fons Dhossche, Boston Gallacher, Balder Hansen, Chey Jurado, Seungwoo Park, Romeu Runa et Eliana Stragapede.

Le luxe de nous faire redécouvrir Carmen

Mais si l’énergie de cette Carmen réussit fondamentalement à nous captiver, c’est qu’elle émane aussi de la fosse dans laquelle Teodor Currentzis fait des miracles à la tête d’un orchestre Utopia survolté et se paye le luxe de nous faire redécouvrir certaines merveilles musicales de cette partition tant rebattue. Certes le chef n’évite pas un certain maniérisme, mais sa façon en partie artificielle de saturer son orchestre, d’être à la fois enveloppant et très présent et de nous épater s’accorde parfaitement à cette « autre Carmen » qui nous est proposée. Les musiciens de l’Utopia Orchestra qui se lèvent parfois pour jouer nous éblouissent par leur précision (et par la qualité du tapis des violons notamment). Comme nous émerveillent les chœurs Utopia Choir et Bachchor Salzburg et leur français parfait. Seule ombre au tableau, l’on regrette que, au moins à deux reprises, l’hubris de Currentzis l’entraîne à couvrir les solistes (pendant « la fleur » et à la toute fin).

Un carré d’as pour la distribution

L’on a déjà souligné l’excellence de Grigorian dans son nouveau chemin de traverse. Face à elle, il fallait un sacré comédien et s’il en est un aujourd’hui qui sait transcender ses rôles, voire même les amener dans les zones les plus sombres, voire les plus pitoyables, c’est bien Jonathan Tetelman (cf. son récent Werther Zurichois). Gabriela Carrizo a fait de Don José un pantin à la solde de la liberté de Carmen qui le fait danser, un soldat d’abord guindé comme un piquet, fait le ménage comme un troufion, prend la fleur de Carmen comme une déflagration qui l’abasourdit et n’a pas l’air de comprendre ce qu’il lui arrive face à un astre à la trajectoire indomptable. Piteux, dépassé, il le sera jusqu’au bout, jusqu’à la lâcheté, jusqu’à la déchéance de l’homme que Carrizo a expurgé de toute lumière. Son chant (qui s’appuie sur une élocution de qualité) est en phase avec cette médiocrité et n’en est que plus beau par son contrôle extrême. Sa « fleur » ne vise pas à la beauté pure, mais n’en est pas moins un superbe moment, ses dernières interventions trahissent l’errance fatale de ce pauvre hère aux yeux de chien battu et la violence stupide qui est sa seule échappatoire.

On l’a dit, dans cette mise en scène, Micaela ne sort pas de l’ornière dramatique dans laquelle Bizet, Meilhac et Halévy l’ont figée à jamais. Il lui reste la sensibilité de la femme qui traverse la pièce comme une future ménagère qu’elle rêverait d’être avec José, une sensibilité que l’on trouve dans le chant délicat de Kristina Mkhitaryan.

 

Enfin, si Escamillo a été déshabillé psychologiquement par Carrizo, il n’en garde pas moins une enveloppe vocale luxuriante, celle de Davide Luciano qui nous offre ses deux grands moments et permet finalement aux spectateurs de pouvoir s’extasier sur ses airs qui ont expédié la Carmen de Bizet vers la postérité.

Dans le noir, dans un espace lunaire, violent et froid, on aura aussi pu distinguer les autres hommes de l’intrigue qui, humainement, ne valent pas grand-chose, mais n’en sont pas moins excellents (Matthias Winckhler en Zuniga, Liviu Holender en Moralès, Michael Arivony en Dancaire, Mingjie Lei en Remendado).

Une distribution idéale, une direction acérée, une plongée dans la psychologie des hommes et des femmes, une exploration de la partition pour bousculer l’écriture de Bizet, n’est-ce pas un luxe que l’on peut offrir à un public pour l’opéra le plus joué au monde et celui dont on pensait ne plus attendre que de la routine ? Et que cela déclenche des huées dans la salle à la fin de la scène des « tringles des cistres » ou des cris d’orfraie sur les réseaux sociaux ne fait que montrer qu’une grande cuillère a été introduite par effraction dans le chaudron de ce si célèbre opéra et que le nouveau mets proposé n’est pas du goût de tout le monde. Et, pourtant, être déstabilisés, n’est-ce pas cela que l’on attend du plus prestigieux Festival lyrique au monde, celui qui peut se permettre d’oser plus qu’un théâtre d’opéra soucieux avant tout de produire du répertoire… ? Pour nous, français, cet exercice qui n’est pas loin d’une gifle salvatrice tant elle nous sort de nos habitudes est soit un sacrilège, soit une totale réussite.

Visuels : © SF/Marco Borrelli