Les deux artistes ont livré une performance hors-norme sous la baguette puissante et sensible de Marco Armiliato.
Les Souffrances du jeune Werther de Goethe parut (anonymement) en 1774 et eut un impact immense, notamment parce que le roman épistolaire mettait en scène le suicide du héros. Son succès conféra à l’auteur, alors âgé de 25 ans, une gloire que confirmeront ses futurs ouvrages.
L’œuvre considérée comme le roman clé du « Sturm und Drang », précurseur du romantisme allemand, eut, par ailleurs, un effet inattendu. Elle déclencha non seulement une « fièvre de la lecture », mais aussi une vague (certes contestée) de suicides. Germaine de Staël écrivit alors que « Werther a causé plus de suicides que la plus belle femme du monde… » !

Werther avait tout de l’antihéros prompt à provoquer des débats. Comme le dit la metteuse en scène Tatjana Gürbaca dans le programme de scène, « On peut voir en lui un grand artiste ou juste un rêveur égocentrique. On peut le condamner comme immoral parce qu’il incite à l’adultère et se suicide. Mais on peut aussi adorer le personnage parce qu’il exprime l’attitude envers la vie des jeunes qui ne veulent pas se résigner aux circonstances dans lesquelles ils sont nés. »
Et elle ajoute « Dans l’opéra de Massenet, il me semble être un dieu tombé d’un monde étranger sur terre. Il entre dans « le Wetzlar » (un des lieux de résidence de Goethe et siège de l’action du roman, NDLR) de sa bien-aimée Charlotte de l’extérieur et porte une énergie irrépressible dans ce monde étroit et fermé qu’il regarde avec les yeux d’un artiste. » et plus loin « Je trouve passionnant la façon dont Werther entre dans la pièce et dans le monde de Charlotte : c’est plus que l’ouverture réelle d’une porte. C’est presque comme si un monde naissait de son apparence et de son regard. »

Car le monde clôt que Gürbaca et son scénographe Klaus Grünberg nous montre à voir est ce Wetzlar que Hölderlin décrivait dans « Comment je suis venu parmi les Allemands » comme baigné dans l’étroitesse d’esprit, la mesquinerie et la servilité. Gürbaca dit « Les mondes des hommes et des femmes n’ont guère de points de contact. Les femmes font les tâches ménagères, s’occupent des enfants, s’occupent des personnes âgées et s’occupent des maris. Les hommes se marient, comme Albert, pour assurer leur position sociale, mais sont ensuite absents la plupart du temps. Ou ils essaient de rester célibataires comme les deux personnages secondaires Johann et Schmidt. Ils passent la moitié de leur vie à voyager ou au pub. Ils semblent fuir le monde exigu de Wetzlar, et Charlotte est assise toute seule à la maison la veille de Noël sans son mari. C’est incroyablement triste ! »

La mise en scène de Gürbaca nous montre un temps qui passe dans des vies sans intérêt ni relief (« On venait d’être amoureux, maintenant on est marié depuis 50 ans. Tout à l’heure, les enfants ont donné le ton, maintenant tout le monde a les cheveux gris »). Et, en effet, au premier acte, les fameux enfants de la maison du Bailli occupent la scène, puis une noce fantasmagorique surgit. Mais dans le deuxième acte, lesdits enfants ont laissé place à des vieillards. À la toute fin, le couple Werther – Charlotte sera en miroir d’un couple de personnes âgées – la prémonition de ce qu’ils seront plus tard ? -, une image que Werther dissout par son suicide précoce… Et un espace réduit Le décor de scène apparait comme « très hermétique et très structuré » et surtout d’une exiguïté extrême pour donner un espace dans lequel les personnages semblent immédiatement devoir se cogner (surtout lorsque l’on possède la carrure de Jonathan Tetelman ou d’Evan Gray (Johann)). Dans la mise en scène de Gürbaca, tout concourt à exposer l’étroitesse du lieu, des esprits, des vies. Dans le tableau final pourtant, les cloisons et fenêtres s’ouvrent et l’extérieur est le grand espace comme si Werther ce « dieu tombé d’un monde étranger sur terre » nous quittait après avoir tenté de faire exploser les carcans. C’est signifiant, c’est puissant !
« Werther » c’est beaucoup de choses ; c’est le roman original avec son intensité dramatique révolutionnaire ; c’est aussi le chef d’œuvre de Massenet qui a collé à Goethe autant qu’il s’en est distancié sur certains aspects. Et, nécessairement, faire briller cette partition est un enjeu que chaque grand chef qui s’en saisi peut colorer à sa façon.

On se souvient bien sûr de la sublime direction de Michel Plasson à l’Opéra de Paris. Plus lyrique, plus « italien » que le chef français, Marco Armiliato apporte une magnifique pièce à l’édifice de l’opéra. Sa direction est portée par un souffle puissant et enveloppant, par une forme de marche inexorable, et impressionne dans la bonbonnière de Zurich par le contraste qu’il insuffle comme dans le décor étriqué de Klaus Grünberg. Et quelle force dans la montée dramatique du duo du premier acte ! Et quelle acuité dans les intermèdes musicaux que Massenet a parsemés çà et là, de l’extrême sensibilité au retour de la promenade de Werther et de Charlotte, au passage lyrique et funèbre avant la mort de Werther. C’est du grand art d’autant qu’avec les interprètes qui sont sur scène, il n’a guère à ralentir le rythme ni à diminuer le volume…
À l’engagement et à l’écoute des deux artistes principaux, on se dit qu’il eut été dommage que ces deux-là ne se rencontrent pas dans Werther. Car même s’il y aurait à redire sur une prononciation perfectible par moments (remarque qui vaut pour quasiment tout le plateau d’ailleurs), il est difficile d’imaginer deux interprètes dans un tel niveau de don de soi et même de fusion.

À ce stade de sa carrière, Jonathan Tetelman apparaît comme un véritable OVNI dans la planète lyrique à un point tel que l’on se demande qui mieux que lui peut aussi bien endosser le costume de ce « dieu tombé d’un monde étranger sur terre » imaginé par Gürbaca. Sa technique singulière tout comme son manque absolu de prudence, cette façon d’utiliser son instrument en alternant les plus grandes nuances avec des aigus fracassants et s’élargissant en fin de course en fait une véritable torche vivante dès son arrivée. Le ténor, avec son imposante carrure et sa voix immense, déborde de cette scène et du décor dont nous avons déjà souligné l’étroitesse sans jamais sacrifier le mot. Torche vivante alors au moment du « Rêve ! Extase ! Bonheur ! », puis immédiatement après dans la mécanique diabolique que Massenet met avec la chute violente du « Un autre son époux » après le duo d’amour. Torche vivante aussi pour « J’aurais sur ma poitrine pressé la plus divine, la plus belle des créatures que Dieu même ait su former » et dans le crescendo de « Ah ! Qu’il est loin ce jour plein d’intime douceur… » et à la fin de l’acte II, on n’est pas loin de penser à passer une camisole de force à ce dément qui s’acharne à clouer le spectateur à son fauteuil.

À ce stade, l’opéra pourrait devenir un « Tetelman one man show » s’il ne trouvait une partenaire en capacité de relever le défi. Anna Goryachova est relativement discrète dans les deux premiers actes, mais la chanteuse qui qui nous avait déjà impressionnés à Vienne dans Carmen aux côtés de Vittorio Grigolo, cet autre ténor inclassable, va afficher la ressource nécessaire pour tenir tête.
Et seule cette fois, se cognant aux murs, fracassant dans une tenue improbable le sapin et les boules de noël, elle nous assène son « air des lettres » comme un coup de poing, déverse « Va ! laisse couler mes larmes » comme un grand cri de douleur face à Sophie, puis s’enflamme, porté par la direction déchainée d’Armiliato, sur « Ah ! Mon courage m’abandonne ! Seigneur ! Seigneur ! ». Au moment du « Ciel ! Werther ! », tout est prêt pour l’affrontement de deux artistes qui sont désormais hors de leurs gonds. L’air de Tetelman « Pourquoi me réveiller, ô souffle du printemps ? » magnifiquement chanté laisse un moment de répit, mais le duo qui suit laissent les interprètes haletants (et nous avec eux).

L’épilogue n’est pas moins puissant à un point tel que l’on se demande comment les artistes peuvent se maintenir un tel niveau d’intensité. Dans cette dernière scène, Gürbaca fait le choix de « tuer » Werther dès le début de l’acte IV, la suite se déroulant dans une sorte d’espace parallèle, le temps que le « dieu » reparte dans son « monde étranger ». Tetelman et Goryachova, laissant le théâtre derrière eux, sont alors stupéfiants de vérité et subliment l’amour éternel de ce Werther et de cette Charlotte qui ne pouvaient se rencontrer que le temps d’un instant ardent.

Le plaisir de cette performance de ces deux artistes exceptionnels a été prolongé par des seconds rôles de très haut niveau, à commencer par la Sophie sensible de Chelsea Zurflüh qui livre ses airs loin de la mièvrerie qui peut parfois les guetter, par Aksel Daveyan qui a su donner une véritable présence dramatique à son Albert, par le puissant Bailli de Valeriy Murga, par le Schmidt de Martin Zysset et par les trois excellents membres de l’Opéra studio de Zurich, Evan Gray (Johann), Guram Margvelashvili (Brühlmann) et Thalia Cook-Hansen (Käthchen).

Le public (pourtant plutôt réservé pendant la représentation) a longuement exulté aux saluts. Signe que tout le monde a eu conscience d’avoir assisté à une représentation exceptionnelle et à une performance hors-normes…
Visuels : © Toni Suter