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Avec le retour de Zeffirelli, « Aida » encore et toujours en grand large sous le ciel de Vérone

par Paul Fourier
02.08.2026

En reprenant la mise en scène iconique de Franco Zeffirelli, le festival s’inscrit dans sa plus pure tradition monumentale. La distribution a été dominée par l’extraordinaire Amneris de Clémentine Margaine.

L’exubérance façon Zeffirelli

Revoir une des productions qui ont fait la gloire de Zeffirelli (1923-2019), c’est se laisser porter par une sorte de « madeleine de Proust » inconsciente tant cela semble réveiller en nous un plaisir régressif. Le Festival des Arènes de Vérone qui, dès sa création, n’a pas hésité à introduire de vrais éléphants sur sa scène a toujours été, par essence, le lieu idoine pour les formes d’extravagance XXL.

Les touristes en goguette comme les amateurs d’opéra ne viennent donc pas assister à la production de Zeffirelli – qui inaugura la 80e édition du Festival en 2002 -, pour une direction d’acteurs au cordeau, même si celle-ci est, en général efficace, le metteur en scène ayant toujours fait preuve d’un grand professionnalisme à cet égard. Ils viennent pour la pléiade de figurants, danseurs, acrobates, pour les costumes et les décors d’inspiration aussi kitchs que conformes à un imaginaire nourri de la Cléopâtre de Joseph L. Mankiewicz ; un imaginaire également héritier de la création d’Aida au Caire le 24 décembre 1871 dont on peut rappeler, au passage, que les costumes, les accessoires et la mise en scène en furent été assurés par Auguste Mariette lui-même.

Et même si l’on aurait préféré que le déploiement de figurants s’arrête aux portes du tombeau, c’est donc à cet imaginaire presque enfantin (quoi que l’on souhaite parfois que des enfants soient plus disciplinés que ces adultes accrochés de bout en bout à leurs téléphones portables) auquel nous étions conviés avec cette pyramide tournante exhibant des statues colossales style « Ramsès II », ses danseurs anachroniques, ses hommes-oiseaux, ses costumes exotiques et exubérants et l’escadron de prêtres se déployant sur les gradins éclairés par la lune en arrière-plan. Et cela a rempli une nouvelle fois son office, d’autant plus que l’élégante direction de Francesco Ommassini a combiné sobriété dans l’accompagnement des solistes et une emphase non trop exagérée dans les pages les plus monumentales de l’œuvre.

Un opéra qui aurait aussi pu s’appeler Amneris

Pour cette reprise, la distribution s’est avérée dans l’ensemble de bon niveau, ce qui est à souligner compte tenu des conditions climatiques caniculaires qui régnaient en ce 30 juillet dans les Arènes et ont provoqué de nombreux malaises dans le public.

Mais c’est Clémentine Margaine (qui assure toute la série « Zeffirelli » en plus de deux représentations de la reprise de la production de Poda) qui s’est royalement imposée dans chaque partie où elle était présente par une présence quasi guerrière face à ses partenaires ; dans la scène avec Aida, dans la confrontation avec Radamès et bien sûr dans la grande scène du jugement ; avec son autorité naturelle, avec un ambitus impressionnant allant jusqu’à des aigus éclatants et avec une grande palette de jeu déployée alors que le personnage passe par toutes les étapes : tendresse, jalousie, humiliation, rage, désespoir et enfin résignation. L’étendue de son talent aura finalement atteint le sublime et un sommet d’art dramatique lors de la scène du jugement à l’acte IV alors que, seule, telle une lionne blessée au milieu de la grande scène, elle maudissait les prêtres en lançant « Sacerdoti: compiste un delitto… Tigri infami di sangue assetate… Voi la terra ed i Numi oltraggiate… Voi punite chi colpa non ha! » (« Prêtres : vous avez commis un crime… Des tigres infâmes assoiffés de sang… Vous outragez la terre et les Numi… Vous punissez ceux qui ne sont pas à blâmer ! »)

Le cas d’Aleksandra Kurzak en Aida est particulier. La soprano fait partie de ces artistes qui font le choix de s’écarter de leur zone de confort pour s’aventurer dans des territoires vocaux dont elles ne possèdent pas toutes les qualités requises. Et personne ne peut les critiquer pour cela.

Mais cela entraîne nécessairement son lot d’insatisfactions, même si l’on ne peut que saluer l’indéniable vaillance de la chanteuse (qui rappelons-le sortait d’une maladie qui l’a obligée à annuler récemment son Aida romaine) tout en apportant des réserves sur son interprétation.

D’un côté donc, l’on trouve la rondeur du chant, de très beaux registres graves et aigus (quoique parfois instables ce soir, surtout en début de soirée) et une réelle sensibilité de comédienne.

De l’autre, on a pu constater un instrument souvent contraint ne parvenant pas toujours à s’alléger ou, à l’inverse, à s’épaissir. L’artiste doit fréquemment opter pour une émission en force, et parfois même à imposer son propre rythme au chef. Finalement, aucun de ses deux grands airs, « Ritorna vincitor! » et « O patria mia » (malgré d’élégants sons filés et un magnifique contre-ut pianissimo final) n’auront été particulièrement mémorables. C’est, en revanche, dans les duos les plus lyriques, ceux avec Amonasro et Radamès de l’acte III, et celui, final, « O terra, addio » qu’elle a plus sûrement emporté l’adhésion.

Son partenaire, SeokJong Baek n’a pas choisi la facilité en faisant sa prise de rôle, dans les Arènes, en extérieur ; sans savoir évidemment que lui et ses collègues allaient devoir affronter des conditions climatiques extrêmes. Si, en début de soirée, son « Celeste Aida » s’est avéré plutôt brut de fonderie en misant surtout sur l’effet d’une note finale très bien tenue, le chanteur a, en revanche, progressivement assuré la dimension nécessaire vocale et dramatique de Radamès même si la justesse d’émission a parfois été mise à l’épreuve. Après son Samson londonien, le ténor qui confirme son talent dans ce type de répertoire s’affirme comme un artiste à suivre.

 

Complétant avec son compatriote l’hommage que l’on doit faire à l’école de chant coréenne, Youngjun Park a donné de son impressionnante voix un caractérisation brutale et particulièrement antipathique au personnage d’Amonasro, ce qui a permis d’offrir une superbe scène face à la sensibilité déployée par Kurzak.

Si l’on rajoute à cela le toujours excellent Alexander Vinogradov dans le rôle de Ramfis qui nous a offert un souverain « Nume, custode e vindice », et Abramo Rosalen qui a tenu son rang en roi égyptien, tout fonctionnait de concert pour une nouvelle soirée sous le ciel de Vérone avec une lune émergente en guest star.

Il est des opéras comme Aida qui, dès leur conception, a exigé beaucoup (de moyens, un cadre, des grandes voix et une direction sensible) pour ne pas être indigeste. Malgré la chaleur éprouvante, la proposition faite par le Festival de Vérone a quasiment rempli toutes les cases… pour notre plus grand plaisir.

Visuels : © EnneviFoto / Arena di Verona 103° Opera Festival 2026