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Quai Branly : vingt ans, et toujours ce mur

par Fatoumata Traoré
31.08.2026

Ouvert en 2006 sous l’impulsion de Jacques Chirac, le musée du quai Branly a accueilli plus d’un million de visiteurs l’année dernière. Un chiffre qui confirme son statut d’institution incontournable mais qui n’épuise pas la question qui lui colle à la peau depuis l’origine : que fait-on d’un musée pensé pour exposer « les arts et civilisations d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques », en Occident, quand une large partie de ses collections provient de la spoliation coloniale ?



Un musée né d’un geste, pas d’une doctrine

Le quai Branly s’est construit sur une ambition présidentielle : donner aux arts dits « premiers »( une terminologie questionnable)  une reconnaissance muséale équivalente à celle du Louvre ou d’Orsay. Mais dès son ouverture, le musée a hérité d’une problématique: la majorité de ses collections proviennent des saisies, pillages et acquisitions sous contrainte de l’époque coloniale. Selon le rapport Sarr-Savoy remis en 2018, environ 90 000 objets d’art africain se trouvent en France, dont 70 000 conservés au seul quai Branly et les deux tiers relèveraient d’une spoliation intervenue entre 1885 et 1960.

Le rapport qui a rebattu les cartes : Bénédicte Savoy et Felwinn Sarr

C’est ce rapport, co-écrit par l’historienne de l’art Bénédicte Savoy et l’économiste Felwine Sarr à la demande d’Emmanuel Macron, qui a fait basculer le débat hors du cercle universitaire. Savoy y défend une position radicale pour l’époque : la restitution inconditionnelle de tout objet obtenu par vol, pillage, ruse ou consentement forcé durant la période coloniale. Le rapport a eu un retentissement rare pour un document commandé par l’État, ArtReview a classé Savoy et Sarr parmi les personnalités les plus influentes du monde de l’art en 2020. Savoy est depuis devenue une voix de référence sur la question, soutenant notamment l’activiste congolais Mwazulu Diyabanza, arrêté en 2020 après avoir tenté de retirer symboliquement un objet du quai Branly pour dénoncer le pillage colonial.

Interrogée sur France Culture, Savoy est revenue sur l’accueil réservé à ce rapport en 2018 : au moment de sa remise, les institutions muséales affichaient un refus quasi systématique. Elle décrit une crainte persistante des musées de voir une partie de leurs collections leur échapper, une inquiétude qui explique en grande partie l’inertie institutionnelle des années suivantes. Pour elle, l’adoption de la loi de mai 2026 constitue un événement historique, en ce qu’elle sort enfin la France du traitement au cas par cas qui prévalait jusque-là.

La loi du 9 mai 2026 : un cadre inédit

Vingt ans après l’ouverture du musée, la France s’est enfin dotée d’un cadre légal général pour traiter ces demandes. La loi du 9 mai 2026, adoptée à l’unanimité par l’Assemblée nationale et le Sénat, introduit une dérogation générale au principe d’inaliénabilité des collections publiques, jusque-là, chaque restitution nécessitait une loi spécifique, comme ce fut le cas en 2020 pour les 26 œuvres rendues au Bénin et le sabre d’El Hadj Omar Tall rendu au Sénégal. Désormais, un comité scientifique constitué conjointement avec l’État demandeur examine chaque demande, avec l’appui d’une nouvelle commission nationale de restitution logée au sein du Haut Conseil des musées de France. 

Françoise Vergès : décoloniser n’est pas seulement restituer

Si la loi de mai 2026 change la donne juridique, elle ne répond pas à la critique la plus frontale portée par la politiste Françoise Vergès. Dans Programme de désordre absolu : Décoloniser le musée (2026) elle interroge moins le sort de tel ou tel objet que l’institution elle-même : le musée universel, tel qu’il s’est construit en Europe, resterait selon elle indissociable de la prétention coloniale à se poser en gardien légitime du patrimoine mondial de l’humanité. Restituer des pièces sans repenser le dispositif muséal qui les a rendues « exotiques » reviendrait, dans cette optique, à traiter le symptôme sans toucher à la structure. Vergès, cofondatrice du collectif Décoloniser les arts et initiatrice de visites décoloniales en musée, plaide pour une refonte plus large : la manière dont un musée raconte, classe et met en scène ce qu’il expose est déjà, en soi, un exercice de pouvoir.

Un musée encore à mi-chemin

Entre le geste fondateur de Chirac, le choc du rapport Savoy-Sarr et une loi qui, vingt ans plus tard, tente de rattraper le retard juridique de la France, le quai Branly se trouve à l’intersection de deux temporalités : celle, institutionnelle, d’un musée qui doit continuer à fonctionner, et celle, politique, d’un pays sommé de regarder en face l’origine de ses collections. La loi de mai 2026 ouvre une porte. Elle ne referme pas le débat que Vergès, entre autres, continue de porter : celui de savoir si le musée occidental peut se réformer de l’intérieur, ou s’il doit être pensé autrement.