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« La Dernière des Wilberforce » de Julia Kerninon : ce que les familles choisissent de taire

par Marianne Fougère
10.09.2026

Un roman de retrouvailles où les liens anciens se fissurent jusqu’à révéler ce qu’ils avaient longtemps permis de préserver.

Le retour des jumeaux cosmiques

 

Waldo accepte à contrecœur de revenir sur la presqu’île où sa mère, Diane Schnabel, devenue une autrice à succès, organise une fête. Il y retrouve les paysages de son enfance, six cents hectares de dunes, de criques et de vent, mais surtout ceux avec qui il les a traversés : son frère Adam et les sœurs Wilberforce, Annabel et Olivia. À quatre, ils formaient autrefois les « jumeaux cosmiques », petite communauté d’enfance que l’adolescence a fini par disloquer.

 

Dix ans ont passé et les retrouvailles prennent vite une autre tournure. Les souvenirs ne s’emboîtent plus tout à fait, les alliances d’autrefois ont changé de forme, certains gestes n’ont pas été compris de la même manière par chacun. Kerninon construit son suspense dans cet écart entre ce que les personnages croient avoir vécu et ce qu’ils sont désormais capables d’en reconnaître. La fête devient peu à peu un lieu de confrontation, moins avec un passé oublié qu’avec un passé patiemment réarrangé.

 

Celles qui tiennent, celles qui lâchent

 

Diane n’est pas la seule femme du roman à porter beaucoup plus qu’elle ne devrait. Face à elle, Eva Wilberforce, qui tient seule un hôtel sur la presqu’île après avoir élevé trois filles, incarne une autre forme d’endurance. L’une grappille du temps pour écrire dans un cagibi, l’autre enchaîne les journées de travail, les confitures faites la nuit et les longues marches sur la crête. Deux vies très différentes, mais la même impression que tout repose sur elles sans que personne ne songe vraiment à le dire.

 

Kerninon ne transforme pourtant aucune d’elles en figure exemplaire. Elles peuvent être injustes, aveugles, lâches parfois ; elles savent aussi composer avec ce qu’il leur est plus commode de ne pas savoir. La famille, chez elle, ressemble moins à un refuge qu’à une petite organisation politique, avec ses alliances, ses dettes et ses arrangements. On y aime beaucoup, parfois mal, et l’on découvre surtout combien il peut être commode de confondre fidélité et silence.

 

Écrire contre la version officielle

 

L’écriture traverse le roman comme une manière de reprendre de la place. Diane commence par écrire cachée, dans un cagibi arraché au reste de la maison, avant que ses livres ne lui permettent plus tard d’acheter son propre espace. Le déplacement est simple et puissant : passer d’un endroit où l’écriture doit presque s’excuser d’exister à un lieu qu’elle a elle-même rendu possible. Mais l’émancipation n’a rien de propre ni de définitif. Écrire ne gomme pas ce qui a été perdu, n’efface pas les compromis, ne garantit aucune lucidité.

 

Le basculement final donne à cette question une autre portée. Il ne vient pas seulement ajouter une révélation : il modifie la lecture de ce qui précède et oblige à regarder autrement les gestes, les fidélités, les maternités et les renoncements. La Dernière des Wilberforce raconte ainsi moins la découverte tardive d’un secret que la fragilité des histoires que l’on construit pour continuer à vivre ensemble. Certaines tiennent pendant des années. Jusqu’au jour où quelqu’un cesse de les raconter de la même façon.

Notre dossier rentrée littéraire 2026

Julia Kerninon, La dernière des Wilberforce, sortie le 20 août 2026, L’Iconoclaste, 272 p., 21,50 euros.

Visuel : @ Couverture du livre