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« L’Inventaire des disparus » de Poupeh Missaghi : écrire contre l’effacement

par Marianne Fougère
04.09.2026

Un livre vertigineux qui fait de la littérature un lieu de mémoire, de résistance et d’invention.

Cartographier ce qui manque

Téhéran, après les élections contestées de 2009 et la répression du Mouvement vert. Une femme arpente la ville à la recherche de statues qui ont disparu de l’espace public. Elle photographie, collecte, interroge, suit des pistes. Mais très vite, son enquête se déplace. Car d’autres corps manquent. Des manifestants ont été tués, des noms effacés, des morts réécrites par le récit officiel. La disparition des représentations rejoint celle des êtres. Alors L’Inventaire des disparus entreprend de dresser une autre carte. Pas celle, parfaitement lisible, d’une ville où chaque chose pourrait retrouver sa place, mais celle de ce qui manque, de ce qui résiste à l’enregistrement, de tout ce que le pouvoir voudrait faire disparaître une deuxième fois en contrôlant la manière dont on le raconte.

 

Le livre aurait pu devenir dossier, enquête, chronique de la répression. Poupeh Missaghi refuse cette sécurité-là. Elle mêle fiction, témoignages, listes, archives, réflexions sur l’écriture, traductions, rêves. Les fragments se superposent, les voix se déplacent, les formes se contaminent. Non parce que les faits importeraient moins, mais parce qu’une seule manière de raconter ne suffirait jamais à contenir ce qui a été brisé.

 

Trouver une langue pour la perte

 

C’est peut-être la question la plus simple du livre et certainement la plus vertigineuse : de quel langage user pour traduire la perte ? Missaghi ne prétend surtout pas y répondre. Elle fait mieux : elle transforme la question en forme littéraire. Comment écrire après les morts sans les confisquer ? Comment témoigner sans transformer une existence en matériau ? Comment raconter lorsque le pouvoir impose déjà son propre récit ? Comment traduire une ville, des événements, des paroles vécues en persan dans une langue qui n’est pas celle dans laquelle ils ont eu lieu ? Tout L’Inventaire des disparus avance dans cet inconfort. Et c’est précisément ce qui le rend si puissant. Missaghi ne cherche jamais la belle forme capable de réparer le réel. Elle laisse les coutures apparentes, les hésitations, les impossibilités. Elle montre l’écriture en train de chercher ce qu’elle peut faire et, surtout, ce qu’elle ne pourra jamais faire complètement.

 

La fragmentation n’a donc ici rien d’un procédé esthétique plaqué sur un sujet politique. Elle est une nécessité. La disparition ne se raconte pas proprement. Le deuil non plus. La mémoire revient par morceaux, les archives sont trouées, les témoignages se contredisent parfois, la traduction laisse toujours quelque chose derrière elle. Face à un pouvoir qui voudrait produire une version unique des événements, Missaghi oppose une littérature qui refuse justement de refermer le sens.

 

Ce que personne ne peut censurer

 

Et puis il y a les rêves. Ils auraient pu n’être qu’une strate supplémentaire de ce livre déjà incroyablement riche. Ils en deviennent peu à peu le cœur secret. Car le rêve échappe lui aussi au récit linéaire, à la chronologie, à la causalité. Il déplace les lieux, mêle les morts et les vivants, rapproche ce qui ne devrait pas l’être. Il demande sans cesse à être interprété, traduit, raconté, tout en conservant une part irréductible d’illisible. Mais cette illisibilité devient chez Missaghi une puissance politique. On peut faire disparaître une statue. Effacer un nom d’un journal. Modifier les circonstances d’une mort. Imposer une version officielle d’un événement. On peut surveiller les corps, les rues, les paroles. Mais que fait-on de ce qui continue d’apparaître la nuit ?

 

Reste alors cette idée, profondément bouleversante : quelque chose en nous demeure encore hors de portée. Rêver, traduire, écrire sont peut-être trois gestes condamnés à l’imperfection mais qui continuent malgré tout. Trois manières de faire circuler ce que l’on voulait immobiliser, de rendre une présence à ce que l’on voulait effacer, d’inventer une langue lorsque celle qui existe ne suffit plus. Nous voilà donc face à mon immense coup de cœur, et coup de poing, de cette rentrée littéraire. Parce que rares sont les livres qui donnent à ce point le sentiment que leur forme est inséparable de ce qu’ils ont à sauver.

Notre dossier rentrée littéraire 

Poupeh Missaghi, L’Inventaire des disparus, traduit de l’anglais (États-Unis) par Yannicke Chupin, sortie le 4 septembre 2026, Quidam éditeur, 328 p., 22 euros.

Visuel : @ Couverture du livre