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“Jours sous soleil” d’Alix Lerasle : quatre jours dans la faille

par Marianne Fougère
03.09.2026

Sous un soleil qui écrase tout, Alix Lerasle ausculte une famille au bord de la rupture et fait de ses fissures une matière poétique.

Quand le temps se resserre

La ville suffoque sous la chaleur quand Sébastien apprend qu’il est malade. Une annonce presque banale dans sa brutalité : quelques mots, et soudain le temps ne s’écoule plus de la même manière. Pour ses deux filles, Sam et Loun, quelque chose cède. L’équilibre familial, déjà traversé de silences et de secrets, se fendille davantage encore.

 

Alors chacun cherche comme il peut une prise sur ce réel devenu trop lourd. Sam, l’aînée, se réfugie auprès d’Élie, son amoureux, mais ce rapprochement fait remonter des souvenirs capables de tout emporter avec eux. Loun lutte contre une angoisse qui déborde et s’accroche à sa sœur, à ses proches, à tout ce qui peut encore tenir. Quatre jours seulement. Quatre jours brûlants durant lesquels le deuil n’est pas encore là mais projette déjà son ombre, où il faut continuer à manger, parler, aimer, se déplacer, tandis que quelque chose, au centre de la famille, menace de disparaître.

À chacun sa distance

Alix Lerasle aurait pu raconter la maladie, le choc de l’annonce, l’attente. Elle fait beaucoup mieux : elle observe ce que la catastrophe révèle quand elle entre dans une vie ordinaire. Jours sous soleil est un texte de failles. Celles qui existaient avant et que l’on avait appris à contourner ; celles que la maladie ouvre brutalement ; celles enfin par lesquelles remontent tout ce qu’une famille avait plus ou moins réussi à enfouir. L’autrice fait varier les voix, les rythmes, les points d’observation avec une grande finesse. Selon le personnage, on habite presque entièrement une conscience où l’on reste davantage au seuil. On est avec eux, puis à côté, parfois dehors à les regarder se débattre. Cette mobilité donne au récit quelque chose de très vivant : aucune douleur ne se ressemble, aucun personnage ne possède seul la vérité de ce qui arrive.

 

La langue elle-même épouse ces déplacements. Poétique sans enjoliver, inventive sans faire écran, elle se déforme au contact de chaque voix. Le recueil devient récit, le récit se fait presque poème, comme si une narration trop droite était incapable de contenir ce qui est en train de se briser. Mais aussi de perdurer.

Ce qui déborde de la maladie

Parce que même au bord du pire, une existence continue d’être encombrée par le reste. Il y a la précarité, la santé mentale, les amours, l’homosexualité, les rapports entre sœurs, les blessures anciennes et ce que l’on ne sait pas dire à ceux que l’on aime. Rien n’est transformé en “sujet”. Ces réalités restent là, à l’arrière-plan et pourtant essentielles, mêlées aux gestes ordinaires comme elles le sont dans nos vies. Lerasle ne distribue pas les thèmes : elle laisse les existences déborder.

 

Jours sous soleil raconte ainsi moins quatre jours avant un possible deuil que ce moment étrange où l’on découvre qu’une vie peut se fissurer sans cesser pour autant de continuer. Sous la chaleur qui écrase la ville, chacun cherche un peu d’air, un peu d’espace, une manière de tenir. Et dans les interstices ouverts par la peur, Alix Lerasle fait surgir quelque chose de fragile et de très beau : non pas une réparation miraculeuse, mais la possibilité, peut-être, de regarder enfin ce qui était déjà cassé.

Notre dossier Rentrée littéraire 2026

Alix Lerasle, Jours sous soleil, sortie le 20 août 2026, Le Castor Astral, 312 p., 22 euros.

Visuel : @ Couverture du livre