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Au Menuhin Festival Gstaad, Brodsky Quartett, Dimitri Ashkenazy et Jeremy Menuhin réunis dans un esprit de famille

par Hannah Starman
15.08.2026

Ce 12 août 2026, l’église de Lauenen est pleine comme un œuf pour le concert qui réunit deux fils et deux histoires de famille, ainsi que Brodsky Quartett, autour d’un programme de Chostakovitch, Debussy et Mozart, et nous fait découvrir la création mondiale du Quintette avec clarinette de Jeremy Menuhin.

Quatuor à cordes n° 11 de Chostakovitch

 

Daniel Hope, le violoniste irlandais-allemand et le nouveau directeur artistique du Menuhin Festival Gstaad, prend la parole pour introduire le concert. Dans ses propos introductifs, il évoque d’abord la famille, et pour cause. Enfant d’Eleonor Hope, la secrétaire de Yehudi Menuhin, Daniel Hope a passé ses étés dans le chalet des Menuhin à Gstaad. Il a connu le festival, créé en 1957, depuis qu’il était assis sur les genoux de Menuhin, et il a assisté à toutes ses répétitions. « Family matters » est le slogan de cette édition du festival et la famille est au cœur de cette soirée de chambre. Le clarinettiste Dimitri Ashkenazy, fils de Vladimir Ashkenazy, et le pianiste et compositeur Jeremy Menuhin, fils de Yehudi Menuhin, se joignent au Brodsky Quartet en amis de longue date et la musique en est enrichie.

 

Le programme de la soirée s’ouvre avec le Quatuor à cordes n° 11 de Chostakovitch, le premier des quatre quatuors dédiés aux membres du Quatuor Beethoven. Sombre, étrange et amère, le N° 11 est dédié à la mémoire de Vasili Piotrievitch Shirinsky, un ami proche de Chostakovitch, cofondateur du Quatuor Beethoven et son second violon, décédé à l’âge de 64 ans le 16 août 1965. Chostakovitch termine la composition de son Quatuor n° 11 le 30 janvier 1966 et l’écrit en fa mineur, tonalité utilisée par les musiciens baroques pour évoquer la mort et exprimer une grande tristesse. Sept mouvements miniatures – d’une à quatre minutes chacun – sont thématiquement reliés par une mélancolie dissonante, mais aussi par un sens de fragmentation, de perte. Le Cambridge Companion to Shostakovich souligne ses « harmoniques incomplètes », « fugues interrompues » et « “fausses” notes ».

 

Le Quatuor n° 11 a été joué pour la première fois le 25 mars 1966 au Club des compositeurs de l’URSS à Moscou, seulement quinze jours après les funérailles d’Anna Akhmatova à Léningrad, décédée le 5 mars à Moscou. Trois jours plus tard, le Quatuor n° 11 a été créé à Léningrad et – malgré la poliomyélite qui lui paralysait la main droite, Chostakovitch a accompagné lui-même au piano quelques autres pièces présentées dans la soirée. Le soir dans sa chambre d’hôtel, le compositeur, sans doute épuisé par la tension des jours précédents, a subi une crise cardiaque dont il a mis trois mois à se remettre. Sa biographe, Laurel E. Fay, écrit : « Rétrospectivement, le Quatuor n° 11 marque le lent cheminement de Chostakovitch vers la mort. »

 

Le violon a la part belle dans ce quatuor empreint de chagrin, et Krysia Osostowicz, le premier violon du Brodsky Quartet, attaque le magnifique thème initial de l’Andantino avec un geste délibéré. On se rappellera qu’Osostowicz était étudiante à la prestigieuse Yehudi Menuhin School et qu’elle est venue au festival de Gstaad à 16 ans, où elle a appris, le 9 août 1975, la mort de Chostakovitch et a entendu Yehudi Menuhin jouer son Quatuor n° 15 en sa mémoire. « À l’époque, je ne connaissais pas grand-chose à la musique de Chostakovitch », se souvient Osostowicz dans un entretien pour Strad, « mais quand ils ont fini de jouer, il y a eu un long silence [… et … ] Menuhin a dit : “Oui, c’était un homme très triste. ” »

 

Le Scherzo est remarquablement tenu et la brutalité du premier violon dans Recitative est déchirante, tel un cri qui s’échappe de la gorge de la veuve quand elle entend le bruit sourd d’une motte de terre jetée sur le cercueil. Osostowicz transmet la tristesse et l’âpreté avec une grande lisibilité, mais elle relève aussi avec brio l’agitation frénétique de l’Étude et l’humour grinçant de l’Humoresque, accompagnée par l’ostinato vigoureux du second violon, Ian Belton. L’Élégie, la marche funèbre sombre et accablante de chagrin, semble briser l’amertume et la dissonance des mouvements précédents, comme si le compositeur s’était résigné à la mort de son ami. Cette voix de réconciliation avec le destin est portée par le magnifique violoncelle de Jacqueline Thomas. Le deuxième violon introduit le Finale, qui reprend les thèmes des mouvements précédents avec une certaine douceur, avant de s’achever sur un do aigu tenu par le premier violon pendant près de 30 secondes, comme un deuxième cri d’angoisse, silencieux cette fois-ci.

 

 

Quintette avec clarinette de Jeremy Menuhin

 

Avant de nous jouer la création mondiale du Quintette avec clarinette, Krysia Osostowicz partage quelques souvenirs de ses étés à Gstaad « où j’aimais passer du temps avec le jeune Jeremy Menuhin ». Fils de Yehudi Menuhin et de la ballerine anglaise Diana Gould, Jeremy Menuhin est né à San Francisco et a grandi en Angleterre. Il a étudié la composition à Paris avec Nadia Boulanger, le piano en Israël avec le pianiste Mindru Katz, découvert comme enfant prodige par George Enescu, et la direction d’orchestre à Vienne avec Hans Swarowsky, ancien élève de Felix Weingartner (le dernier élève de Liszt), de Richard Strauss, d’Arnold Schoenberg et d’Anton Webern. Après une illustre carrière de pianiste, marquée par des collaborations avec Yehudi Menuhin, Joshua Bell, Mstislav Rostropovich, Steven Isserlis, Gérard Caussé, Bruno Giuranna, ainsi que les quatuors et les orchestres les plus prestigieux, Jeremy Menuhin a redécouvert la composition. En 2018, il a enregistré The Voice of Rebellion, avec deux de ses œuvres pour piano, dont la série de variations à quatre mains, interprétées par le Duo Menuhin.

 

Dans le podcast intitulé « How I became a composer » (« Comment suis-je devenu compositeur »), Jeremy Menuhin évoque sa rencontre, à l’âge de 16 ans, avec l’impressionnante Nadia Boulanger au festival Menuhin de Gstaad, chargée par son père d’évaluer son potentiel en tant que musicien. « Il est talentueux, il peut venir étudier avec moi à Paris », a tranché la grande compositrice française. « Elle a sauvé ma vie », dit Menuhin Jr. Après deux ans d’études, elle lui a proposé de composer une pièce d’au moins trois minutes pour 500 francs français, et elle a trouvé le résultat « pas inintéressant ». « Je suppose qu’elle a voulu m’encourager à composer », commente Jeremy Menuhin. Pourtant, il n’a pas entrepris la composition avant de former le duo Menuhin avec son épouse Mookie Lee-Menuhin en 2014. « J’ai découvert une passion qui sommeillait en moi », conclut Menuhin.

 

Depuis, il a composé de nombreuses œuvres, parmi lesquelles le Quintette avec clarinette dont nous avons entendu la création mondiale ce soir, dans la ravissante église de Lauenen de 1520. Brodsky Quartet et Dimitri Ashkenazy ont interprété la composition en trois mouvements, d’une durée d’environ 25 minutes, avec autant de précision que de joie. Et pour cause, car Jeremy Menuhin a écrit une œuvre moderne, sans pour autant devenir atonale, à l’exception d’un bref passage dans le troisième mouvement « nous rappelant que la rupture n’est jamais loin », comme il le précise dans la brochure accompagnant le programme.

 

 

À la fois sobre et lyrique, le Quintette est clairement ancré dans la tradition contrapuntique et harmonique européenne ; l’œuvre est pleine de nuances et écrite dans le respect d’un parfait équilibre conversationnel entre les cordes et la clarinette. « Un peu comme le Conseil fédéral suisse, qui fonctionne par consensus collectif sans chef unique », ajoute Menuhin avec son humour, empreint d’autodérision. Nous ne pouvons qu’espérer que le Quintette avec clarinette sera joué encore et encore, afin de pouvoir en découvrir toute la richesse, et enregistré, de préférence par le Brodsky Quartet qui en a fait une création qui marquera des esprits.

 

Acclamé par le public et ému après avoir entendu l’excellente interprétation de ses amis, Jeremy Menuhin prend brièvement la parole. S’exprimant en allemand, il dit d’une voix à peine audible : « Je ne peux pas croire, après avoir entendu cette merveilleuse interprétation pour la première fois, qu’on entend chaque note. Je suis très reconnaissant. »

 

Estampes pour piano de Claude Debussy

 

Après un changement de plateau, Jeremy Menuhin revient sur scène, cette fois-ci en tant que pianiste, pour nous jouer les Estampes pour piano de Claude Debussy. Jeremy Menuhin, qui avait fait ses débuts à Gstaad il y a presque 60 ans, avait déjà enregistré un superbe vinyle de Debussy, Estampes ainsi que L’Isle Joyeuse, Masques et Suite Bergamasque en 1981, mais les Estampes que Jeremy Menuhin nous propose ce soir sont encore plus dépouillées, plus transparentes et plus finement taillées que nous n’avons l’habitude d’en entendre. Au lieu de nous peindre La Pagode, La Soirée dans Grenade et Jardins sous la pluie à la palette orientalisante aux couleurs saturées, Jeremy Menuhin opte pour une interprétation à la fois plus fine, plus sensuelle et plus poétique. À la place du Kodachrome, il nous propose des « images du monde flottant » d’une beauté stupéfiante.

 

Quintette pour clarinette et cordes de Mozart

 

La soirée se termine par le Quintette avec clarinette en la majeur, K 581, de Mozart. Achevée à Vienne en septembre 1789 et dédicacée au clarinettiste virtuose Anton Stadler, cette pièce fait partie des œuvres majeures du répertoire de la clarinette et permet de mettre en valeur le superbe art de la clarinette qu’est celui de Dimitri Ashkenazy.

 

 

Dimitri Ashkenazy est né à New York en 1969 dans une famille de musiciens à succès : le pianiste et chef d’orchestre russe Vladimir Ashkenazy et la pianiste islandaise Þórunn Jóhannsdóttir. Après de nombreux rebondissements provoqués par ce mariage, notamment en URSS, et à la suite de la défection de Vladimir Ashkenazy lors d’une tournée à l’Ouest, le couple a commencé sa vie commune à Londres, puis à Reykjavik, avant de s’installer finalement à Lucerne en 1978 avec leurs quatre enfants, dont Dimitri, qui avait neuf ans à l’époque. Il a appris le piano à partir de l’âge de six ans, puis s’est tourné vers la clarinette à l’âge de dix ans. Lauréat de plusieurs prix aux Concours suisses de musique pour la jeunesse dans les années 1986-1988, il a poursuivi ses études au Conservatoire de Lucerne avec Giambattista Sisini. Depuis le début des années 1990, Dimitri Ashkenazy s’est produit dans les salles de concert les plus prestigieuses et a créé cinq concertos pour clarinette, parmi lesquels le Concerto per Clarinetto e Orchestra du compositeur italien Marco Tutino, commandé par le Teatro alla Scala, et Equinox de Richard Festinger.

 

Dimitri Ashkenazy et le Brodsky Quartett semblent faits l’un pour l’autre, tant leur Quintette K 581 de Mozart est fluide, agile et naturel. À les écouter, on a l’impression d’assister à un échange amical et animé autour d’une cheminée. Ashkenazy, souriant et communicatif, nous livre une interprétation légère, raffinée, pétrie de fantaisie et de pétulance, sans rien lâcher sur l’exigence technique. Son phrasé limpide et élégant, et son timbre ample et boisé, donnent à son interprétation une grâce viennoise, mais aussi quelque chose de plus enveloppant, enjoué et attachant. Un esprit de famille, justement.

Visuels : © Raphaël Faux