À l’occasion du festival Musica les deux artistes alsaciennes, Ève Risser et Mathilde Monnier, ont co-créé Le Mur ou la peau, pièce qui dépasse les limites physiques, sonores et matérielles. Ici, le mur, surface chorégraphique et musicale, se fait partenaire de jeu tandis que la chorégraphie dansée se conjugue en une forme d’écriture sonore, où gestes, matières et sons ne cessent de se répondre et de se pousser plus loin.
Le Mur ou la peau a ouvert tout en virtuosité la première saison de Chrysoline Dupont à la tête de l’ONR, et la première collaboration entre Musica et l’ONR. Cette création est une collaboration entre Ève Risser, compositrice de renom, et Mathilde Monnier, figure déjà incontournable de la danse contemporaine.
Et, il n’y a pas à dire, sous la direction de Mathilde Monnier, les corps savent se faire instruments, caisses de résonance mais aussi se faire les prolongements physiques des sonorités créées au plateau par Ève Risser et ses pianos
Au plateau : l’espace semble réduit, presque arrêté, par un mur. Cette installation scénique de 18 mètres de bord à bord, dont la courbure atteint environ trois à quatre mètres de hauteur. Ce dispositif est une création d’Annie Tolleter dont les couleurs et les mouvements de lumière d’Eric Wurtz animent les teintes du massif vosgien reflétées par la toile au sol qui réfléchit le mur et ses couleurs. Et si le mur semble empêcher, restreindre l’espace, toute la question de cette œuvre est de savoir si au contraire, il n’aiderait pas à le prolonger ?
Tandis que le mur questionne la limite physique et matérielle, la métaphore se poursuit par les corps des douze danseur.euses. Iels arrivent vêtu.es de bas noirs satinés, et de maillots de corps multicolores, et s’installent en ligne, assis ou à genoux face à nous.
Et les mouvements commencent, d’abord individuellement. L’un frotte sa main contre sa joue, l’étire, la teste, tandis qu’une autre tourne, palpe, détourne la peau de son bras, et que son voisin appuie, masse et triture sa poitrine. Les peaux sont explorées, plissées, tendues, relâchées, expérimentées avec le sol, comme pour essayer de tester les limites de leur épiderme, de le pousser plus loin, de le fondre davantage vers l’extérieur.
Puis tous.tes alignent leurs paumes au sol, pour les retourner en une vague qui ondule, si rapidement qu’on ne voit presque pas cette ligne de mains, qui bouge, se meut, se tourne pour encore se retourner, tout en se faisant prolongation du mur de corps à genoux.
Si iels sont douze danseur.euses au plateau, c’est sans compter la présence de la compositrice et de ses pianos, l’un à queue, l’autre droit, ouvert, laissant apparaitre son mécanisme et accompagné d’une grosse caisse. Quant à elle, casquette sur la tête, ne quitte presque jamais la scène.
De sa présence humble et sûre en arrière-plan, elle offre une proposition sonore aussi perturbante que fascinante, cassant le sacre du piano pour y jouer assise, debout, se levant parfois, afin de titiller l’intérieur de son piano à queue pour modifier les cordes, les sons et en créer de nouveaux.
La matière sonore en direct accompagne ainsi l’expérimentation de la peau et du mur, tout en répondant au mouvement, semblant même rebondir à ce qui se passe sur scène, ou bien est-ce elleux qui y répondent ?

La chorégraphie physique et musicale fait varier continuellement la densité du plateau : masse de corps, duos, trios, dispersion, puis regroupement. La masse rassemblée, à l’unisson, ne masque pas pour autant les identités et les particularités de chacun.e. Quant aux duos, ils se forment et étirent l’espace scénique, le tutoient, cherchent à le prolonger, avant de se refondre dans le groupe, pour étirer à nouveau l’espace, avant de tous.tes se séparer.
Par ailleurs, la douceur et la brutalité se côtoient dans la rencontre : parfois les corps se rejoignent pour se caresser, ne faire qu’un, étirer les corps, mais aussi le temps : le duo suspend la chute, allonge les secondes dans une tension croissante entre poids et contrepoids, jusqu’à prolonger la fluidité et la douceur pour retrouver une gravité normale.

Mais leurs rencontres sont également faites de heurts. Le choc épidermique provoque des sons, mais c’est avant tout l’impact avec la matière : mur, sol, qui prolonge et complète la proposition sonore déjà jouée par Ève Risser et son deuxième piano.
En effet, dans un deuxième temps, les corps ne cessent de se jeter, se heurter, se glisser le long du mur, et tous les sons liés à ces rencontres sont perçus par la salle, qui entend au plus près de la matière, du mur et du contact, cette recherche des possibles avec le mur. Ainsi, la partition musicale aux sonorités percussives résonne et rejoint la partition corporelle des danseur.euses.
Puis la compositrice quitte son piano, et fait symbiose avec la troupe, avec l’orchestre pour les rejoindre lorsqu’iels s’alignent au mur, pour nous refaire face. Dès lors, iels s’entremêlent littéralement avec le mur, et frappent : de la pointe du pied, de la tranche du pied, de l’épaule, et instrumentent leurs corps, leurs souffles.
Le tout, en poursuivant la partition par une chorégraphie de corps qui allongent les sons de mouvements ondulants, jouant avec la vitesse, les parties du corps et l’intensité de l’impact, pour alterner les sonorités entre frottements, percussions, jusqu’à réduire, pour ne plus qu’effleurer la matière.

Pour le final, la musique au piano revient, plus apaisée, avant d’offrir un dernier temps de virtuosité : puisque c’est ce qui nous reste de cette œuvre, où les douze danseurs et danseuses s’étant porté.es volontaires pour cette création, n’ont cessé d’étendre les limites du temps, de l’espace et des corps sous nos yeux, accompagnés à merveille par Ève Risser et sa musique si particulière.
Ensemble, iels dépassent alors les limites assignées aux instruments comme aux corps : le mur devient surface de jeu, le corps devient résonateur, le mouvement devient son, le tout dans une logique synesthésique délicieuse.
visuels : ©Agathe Poupeney
Chorégraphie et costumes : Mathilde Monnier
Composition originale et pianos : Ève Risser
Scénographie : Annie Tolleter
Lumières : Eric Wurtz
Son, effets : Adrian’ Bourget
Danseur.euses : Ballet de l’Opéra national du Rhin : Brett Fukuda, Julia Juliard, Zazie Schmidlin, Emmy Stoeri, Orania Varvaris, Lara Wolters, Jasper Arran, Marc Comellas, Marin Delavaud et Jérémie Neveu en alternance, Erwan Jeammot, Pierre-Emile Lemieux-Vienne et Miguel Lopez.
Spectacle présenté dans le cadre du festival Musica avec le soutien de Fidelio présenté avec l’Opéra national du Rhin et Jazzdor
Mulhouse : La Filature, les 5 et 6 novembre 2026
Metz, Cité Musicale Metz, le 15 octobre 2026