En version de concert, mercredi 30 septembre, Stéphane Fuget, Les Épopées et le Chœur de chambre de Namur ont rendu justice au grand œuvre de Marc-Antoine Charpentier, porté par une Marie-Nicole Lemieux impériale.
Princesse de Colchide, petite-fille du Soleil, Médée a tout sacrifié à Jason : son père, son frère, qu’elle découpa en morceaux, sa patrie. Elle l’a aidé à conquérir la Toison d’or, puis l’a suivi en exil jusqu’à Corinthe. Là, le héros la délaisse pour Créuse, fille du roi Créon. La vengeance sera totale : la rivale meurt consumée par une robe empoisonnée offerte en cadeau de mariage, le roi sombre dans la folie, et Médée tue ses propres enfants avant que de s’envoler sur un char tiré par son dragon apprivoisé. D’Euripide à Sénèque, puis à Pierre Corneille en 1635, le mythe n’a cessé de fasciner et fascine encore. Comment ne pas penser à Heiner Müller, Laurent Gaudé ou encore Max Rouquette ?
Toute la carrière de Charpentier (1643-1704) s’est jouée à l’ombre de Lully. Formé à Rome, sans doute auprès de Carissimi, il revient à Paris nourri d’italianisme, au moment même où le Florentin naturalisé verrouille la vie musicale française. Le privilège de l’Académie royale de musique, obtenu par Lully en 1672, lui assure le monopole de l’opéra et limite sévèrement les effectifs musicaux autorisés dans les théâtres. Notre siècle, tant s’en faut, n’a pas inventé le show-business.
Charpentier en fait les frais. Après la brouille entre Molière et Lully, c’est lui qui compose la musique du Malade imaginaire en 1673, avec des moyens bridés par les ordonnances royales. La création est un franc succès. Écarté de la Cour, il fait carrière chez Mademoiselle de Guise, chez les jésuites, puis à la Sainte-Chapelle. Il y signe un immense corpus sacré, mais aussi David et Jonathas, tragédie biblique créée au collège Louis-le-Grand.
Il faut attendre la mort de Lully, en 1687, pour que l’Académie royale lui ouvre enfin ses portes. Médée y est créée le 4 décembre 1693. Ce sera son unique tragédie lyrique. L’accueil est mitigé : les partisans du défunt surintendant n’apprécient guère ces harmonies audacieuses, ces dissonances expressives, cette richesse orchestrale venue d’Italie. Il a fallu attendre le XXe siècle, et notamment William Christie, comme souvent, pour que l’œuvre soit reconnue comme l’un des sommets du genre. Il n’est pas étonnant dès lors que l’on s’intéresse à la vie de Charpentier, de voir dans son choix de donner vie à sa Médée, comme un prolongement (musical, sans meurtre et sans dragon) de sa propre revanche voire de sa vengeance sur le monde musical français.
Après Montpellier, Namur et Toulouse, et avant Compiègne, la tournée faisait étape avenue Montaigne dans l’écrin Art Déco du Théâtre des Champs-Élysées. Dès l’ouverture, Stéphane Fuget impose sa lecture : une tragédie avant d’être un concert. Il fait d’ailleurs un choix, disons radical, celui d’omettre le prologue qui est un chant de gloire au roi Louis et à ses victoires militaires. Ce faisant, il nous prive certes d’une très belle partition du chœur, mais il dés-historicise en quelque sorte l’œuvre, mais lui rend son universalité : amours trahies, vengeances infinies, violences indicibles.
Le chef des Épopées, qui s’est fait une spécialité de la tragédie en musique, pense d’abord en homme de théâtre. Les tempos respirent avec le texte, les silences pèsent tout autant que les notes, les récitatifs avancent avec la nervosité d’une scène parlée. Rien ne s’alanguit pendant plus de trois heures. Il est d’ailleurs dans un engagement physique rare, virevoltant d’un pupitre à l’autre, sautillant sur place…
L’orchestre, d’une souplesse remarquable, sait passer de la grâce des danses aux ténèbres des scènes infernales. Les cordes graves grondent avec intensité, les bois colorent délicatement les divertissements. On mesure combien l’écriture de Charpentier gagne à être servie avec cette attention au détail. Il est essentiellement composé de jeunes interprètes qui portent haut, sur leurs instruments anciens, cette très belle musique française.
Le Chœur de chambre de Namur, préparé par Thibaut Lenaerts, est l’autre grand héros de la soirée. Corinthiens, Argiens, captives, démons ou fantômes : il change de visage à chaque acte avec une cohésion impeccable et rare même si l’on peut regretter par endroits une clarté de diction qui nous empêche d’accéder directement au texte. Plusieurs de ses membres tiennent d’ailleurs les petits rôles avec beaucoup de talent.
Marie-Nicole Lemieux s’empare de Médée avec une autorité de tragédienne dès son entrée en scène, le menton haut, les épaules ouvertes, prête à en découdre. Le rôle place la contralto québécoise dans une tessiture inhabituelle, mais elle en fait une force. Son timbre sombre donne à la magicienne une profondeur inquiétante dès le début de la soirée, et sa diction, d’une netteté exemplaire, fait entendre chaque mot de Thomas Corneille. Blessée, ironique, terrifiante dans les invocations, elle compose un portrait d’une rare cohérence dramatique. Il faut, pour cela, accepter ses postures, mimiques et autres « poses ». Elle surjoue, nous semble-t-il, physiquement, mais c’est sans doute un appui qui lui permet d’exceller, entre autres airs, dans sa confrontation avec Créon.

Face à elle, Petr Nekoranec est un Jason séduisant. Le ténor tchèque possède l’aigu facile et la lumière que réclame cette écriture de haute-contre. Sa ligne élégante dessine un héros plus faible que cynique, ce qui rend son abandon d’autant plus cruel. Le public peut même se surprendre, non pas à lui pardonner son comportement vis-à-vis de Médée, mais à être touché par ses errances, ses contradictions. Comme dans son air où, comme dans les monologues délibératifs des tragédies du Grand Siècle, il ne sait que faire, laquelle des deux femmes choisir. Son « Ah ! que je serais heureux, si j’étais moins aimé » a suspendu le temps pendant quelques secondes.
Juliette Mey, présentée comme souffrante, prête à Créuse une fraîcheur et une sensibilité touchantes. La jeune chanteuse française conduit sa voix avec un goût très sûr. Son duo d’amour avec Jason, dans la première partie du concert, est d’une infinie délicatesse dans la mesure où elle campe une Créuse humaine, sensible, prête à se donner entièrement. Juliette Mey lui donne une grande humanité et c’est heureux que d’entendre ce rôle joué de la sorte. Elle n’est pas manipulatrice, mais une jeune femme amoureuse.
La basse américaine, Alex Rosen, offre à Créon une voix profonde et noble, malgré sa jeunesse. Formé à la Juilliard School, il a fait ses débuts internationaux avec Les Arts Florissants sous la direction de William Christie et on le sent tout à fait à l’aise dans un rôle si sombre. En particulier, dans sa première confrontation à Médée, où il ne tremble pas face à la sorcière. Alex Rosen ne force jamais le trait : l’égarement passe par les ruptures du discours plus que par les effets. Le chanteur, également récitaliste reconnu dans le lied, soigne chaque mot. On tient là l’une des belles découvertes de la soirée.
Camille Poul, en Nérine puis en Amour, séduit par la pureté de son timbre et la finesse de son phrasé. Claire Lefilliâtre, familière de ce répertoire, apporte à Cléone, à l’Italienne et au premier fantôme un raffinement stylistique précieux.
On sera plus réservé sur l’Oronte d’Étienne Bazola. Le baryton ne démérite pas et la voix est claire, mais le personnage reste en retrait. Il manque à ce prince d’Argos le panache et l’ardeur du rival éconduit, et l’émission semble parfois un peu contrainte face à ses partenaires.
Cette réserve n’entame guère le bonheur d’une soirée qui confirme la place de Médée parmi les chefs-d’œuvre du Grand Siècle.
Crédit photo © : Cyprien Tollet – Théâtre des Champs-Élysées.
Une diffusion est prévue sur France Musique le samedi 24 octobre à 20 heures, dans l’émission Samedi à l’opéra.