Hier, Cult a assisté à l’avant-première de J’ai jamais…, une pièce à la fois déroutante et mystique écrite par Rhiannon Collett et mise en scène par Véa, qui sera présentée au Festival d’Avignon 2026.
Le mardi 30 juin, à 13 h 30, direction le Théâtre Le Lucernaire, dans le 6ᵉ arrondissement de Paris. Nous nous attendions à découvrir une pièce intimiste d’une heure, portée par une seule interprète, Pénélope Ducharme. Nous étions loin d’imaginer à quel point cette proposition allait bousculer les codes du récit théâtral.
Sam et Kate sont inséparables. Lorsque la sœur de Kate est victime d’une agression, les deux adolescentes décident de se faire justice elles-mêmes. Par une nuit d’été, elles attirent leur agresseur dans une ruelle… et lui arrachent son cœur. Jeté au fond d’une rivière, celui-ci continue pourtant de battre, ouvrant une étrange brèche entre réalité et imaginaire, mais aussi dans leur amitié.
J’ai jamais… est un conte fantastique qui interroge la justice, la culpabilité, le passage à l’âge adulte et la difficulté de se révéler à soi-même.
Ici, pas de décors monumentaux ni de changements de costumes spectaculaires. La mise en scène repose sur une grande simplicité, où chaque élément prend une valeur symbolique.

Au centre du plateau, une civière devient l’image d’une véritable opération à cœur ouvert. Autour d’elle, des jeux de lumières transforment constamment l’espace : chute de neige, des vagues obscures, trains, émotions…
Sam apparaît vêtue comme une adolescente ordinaire, en jean et veste en jean. Et petit conseil, regarder le dos de sa veste, vous trouverez le cœur de l’œuvre symbolisé dessus. Littéralement.
Le pari du spectacle est audacieux : Pénélope Ducharme est seule sur scène pendant toute la représentation.
D’abord immobile sur son brancard, puis debout face au public, Sam raconte les événements avec ses propres mots, comme si elle ouvrait les pages de son journal intime. Les autres personnages n’apparaissent jamais physiquement : ils prennent vie uniquement à travers sa voix, son regard, ses changements de posture et son jeu corporel.
Cette narration crée une proximité étonnante avec le public. On entre progressivement dans les pensées de Sam, dans ses hésitations, ses contradictions et ses souvenirs. Le récit devient moins une succession d’événements qu’une tentative de mettre des mots sur un traumatisme et des relations entre adolescents. Et cela se voit d’autant plus pour son interprétation de Kate, particulièrement vivante, qui donne réellement l’impression que plusieurs personnages partagent la scène alors qu’une seule comédienne s’y trouve.
Avec J’ai jamais…, Véa fait le choix de laisser toute la place à la parole et à l’interprétation.
Le geste fantastique, d’arracher un cœur avant de le jeter dans une rivière où il continue pourtant de battre n’est jamais vraiment expliqué. La metteuse en scène refuse de tracer une frontière nette entre réalité et imaginaire. Ce qui compte n’est pas de savoir si les faits se sont réellement produits, mais de croire à l’expérience de Sam et aux conséquences émotionnelles qu’elle doit affronter, laissant toute place à l’interprétation du spectateur.
Le spectacle explore ainsi la culpabilité, le désir, la colère, les choix difficiles, les erreurs, l’amitié et les sentiments naissants qui unissent Sam et Kate. Ces émotions se mélangent jusqu’à brouiller les frontières entre amour, attachement, rêve et souvenir. Nous replongeant directement dans l’adolescence.
Déconcertant au premier abord, J’ai jamais… demande au spectateur d’accepter de se laisser guider uniquement par les mots et par le jeu de son interprète.
Portée par la performance de Pénélope Ducharme, cette création offre une expérience théâtrale singulière, où le fantastique devient le reflet des blessures de l’adolescence et des questions morales qui accompagnent le passage à l’âge adulte.
J’ai jamais… invite chacun à réfléchir aux zones grises, parfois difficile à comprendre, du récit et à s’interroger : que peut-on vraiment pardonner ? Avec la certitude que tous nos choix ont des conséquences ; petites ou grandes.
A découvrir vous-mêmes au Festival d’Avignon !
Visuels : © Camille Beauleux
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