« Un seul être vous manque »… C’est vrai aussi d’une lettre : son absence peut dépeupler le monde entier, comme dans le fameux roman de Perec, La Disparition, qui nous arrive sans « e ». Les livres, note la philosophe Monique Canto-Sperber dans son dernier essai, sont la chose qu’on laisse derrière soi lorsqu’on prend le chemin de l’exil, en espérant que quelque chose reste.
Qu’il s’agisse de saluer la mémoire d’une galeriste féministe essentielle comme Marian Goodman, de traverser la perte d’une figure qui nous a accompagné·es ou d’observer l’érosion lente de nos paysages, nous nous replongeons cette semaine dans la sonorité à la fois douce et définitive de ce mot : Disparition.
Il paraît que les lecteur·ices de Perec ont mis du temps à se rendre compte qu’il avait livré un roman sans cette lettre « e », dont les fans de Scrabble mesurent pourtant bien la fréquence dans notre langue.
Le propre de la Disparition, donc, c’est ce glissement : il y avait, il n’y a plus et il n’y a tellement rien qu’on ne le remarque même pas. C’est toute la force de la Lettre d’une inconnue de Zweig, de la chanson de Chavela Vargas « Las simples cosas » ou de la nostalgie surannée de l’album qui nous a révélé Keren Ann, La Disparition, que de pointer vers cette angoisse : disparaître sans laisser de trace. Le narrateur du Voyage d’hiver de Schubert nous met en garde : si la douleur nous quitte, alors on aura même perdu l’image de l’être aimé, prise dans notre deuil comme dans la glace. Oui, c’est (post)romantique, c’est très intime et on est bien loin de l’espace public. Et même à mille kilomètres des efforts de certains dramaturges ou cinéastes pour reconstituer un monde qui n’a donc pas tout à fait disparu : par exemple, cet été à Avignon, trois pièces coréennes évoquaient le massacre de Jeju, en Corée, en 1948. Et pour ressusciter Etty Hillesum, dont il nous reste le Journal, Hagai Levi filme sa vie dans un Amsterdam atemporel…
Un quart de siècle après le 11 septembre, nous sommes « plus proches de la fin du monde que de la Shoah ». Et néanmoins, un accent, un mot, une image peut ressusciter le yiddishland disparu dans la pièce, On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie. Et un fil tendu peut nous relier à une vie ancienne, souvenir d’enfance comme ancêtre assassiné·e. Une épreuve peut aussi ramener celui ou celle qu’Hannah Arendt, à propos de Benjamin, appelait « pêcheur de perles » dans un état archaïque et inouï : le moment d’avant la Disparition.
Ainsi la piste intime, solitaire, quelque chose qu’Hannah Arendt appelait la « tradition cachée » et que Walter Benjamin nommait « l’aura », perdure toujours. Fantomatique et énergique. Face à ce vide qui est « trop », les artistes les plus solitaires et a priori les moins politiques sont peut-être notre bataillon d’élite : ce sont elles et eux qui font des brèches dans le courant inlassable du temps. Contre la Disparition, parfois l’invention supplante l’inventaire.
En mémoire de Jean-Raphaël Hirsch
Belle semaine à vous, Amélie et Yaël
Visuel : ©Patrick Zachmann