En neuf albums studio et un best-of, le chanteur allemand Patrice s’est forgé une réputation de bête de scène et de séraphin, associée à un style qui lui est propre : une musique qui lorgne tout à la fois vers la plus pure tradition du reggae et s’aventure vers la soul, le rap et le dancehall — allant même, plus récemment, jusqu’aux frontières de l’afrobeat. Comment fabrique-t-on une chanson quand on est passé du bricolage à la guitare, faute de studio, à la production de ses propres disques ? Entretien en deux volets avec un artiste polymorphe à qui tout réussit.
J’écris de la même façon. Bon, il est clair qu’avant, cela relevait davantage du bricolage. J’écrivais surtout à partir du son produit par ma guitare, parce que je n’avais pas d’argent pour me louer un studio. Je faisais avec les moyens du bord, je composais avec ce que j’avais. Aujourd’hui, je peux me permettre le luxe d’enregistrer plus tôt — avant même de finir l’écriture d’un disque tout entier. Si j’ai deux ou trois titres qui me semblent former un ensemble cohérent, je file directement en studio pour enregistrer ne serait-ce qu’une première version sur laquelle je pourrai m’appuyer en post-production. C’est une aubaine, parce que je sais que je peux m’enregistrer à n’importe quel moment du processus de création, si le besoin s’en fait sentir.
Je pense que ça a changé, oui. Je suis devenu producteur, donc je produis aussi de la musique. Et pour rejoindre votre question, je dois bien reconnaître que passer de l’analogique au numérique m’a grandement facilité la tâche, notamment du point de vue de la composition et du work in progress qu’est l’écriture d’un album. Malgré tout, j’essaie d’écrire comme je l’ai toujours fait, c’est-à-dire en gardant la chanson et la mélodie comme épicentres de l’acte créatif. Tout part vraiment de la chanson, puis tout s’agrège autour, qu’il s’agisse des arrangements ou du texte. Je mets la chanson d’abord, puis je construis tout autour. La chanson et sa mélodie, ce sont les poutres qui portent l’édifice.
Je ne sais pas. Je n’ai pas théorisé la chose, tout s’est fait instinctivement. Ce disque aux allures de best-of, ça a été un moyen supplémentaire de retourner en arrière et de renouer avec mes origines. Pour les besoins de l’album, je suis allé consulter toutes les archives, j’ai réécouté toutes les démos. Et surtout, j’ai tenté de renouer avec l’esprit des anciens — qui était le leitmotiv de mon premier disque, sa trame. J’ai littéralement renoué avec mon passé et tout ce qui s’y réfère de près ou de loin. J’ai ressorti mes vieilles cassettes et mes vinyles, je suis retourné vivre un temps dans la maison où mes parents m’avaient éduqué, là où je me suis forgé une identité artistique, là où j’ai émergé en tant qu’artiste. Retrouver l’esprit de celui que j’étais quand j’étais jeune.
Après, la véritable question qui s’est imposée à moi revenait à savoir dans quel ordre placer les morceaux. Parce que ce n’est pas parce que les chansons sont écrites qu’on tient là un album cohérent. Je me suis longtemps demandé dans quel ordre disposer chaque titre, sans qu’aucun ne vienne tirer la couverture à lui. J’ai donc essayé de créer un album homogène, qui ressemblerait à un seul et même disque, avec son début et sa fin — et son lot d’imperfections, qui lui donne sa patine. Précisément parce que les meilleurs albums prennent parfois des allures de mosaïques, et que cette pluralité est fondatrice de leur richesse. Heureusement pour nous — et c’est ce qui fait toute l’opulence de la musique —, chaque disque est différent du voisin et ne repose pas systématiquement sur un postulat où l’homogénéité serait un impératif catégorique. L’esthétique de la mosaïque prime chez moi. Je ne peux pas le nier, surtout dans mon cas : mes albums semblent très différents les uns des autres.
J’ai aussi voulu garder une certaine simplicité, produire les chansons d’une manière plus directe, parfois dans l’urgence. Je n’ai utilisé que des instruments très classiques — l’orgue, les violons, le piano, la guitare, la basse. Sans gimmicks ni artifices. J’ai cherché un ordre qui fonctionne, en me basant par exemple sur les pulsations de la batterie comme épicentre, même si tout cela reste arbitraire. Mais si j’avais dû procéder au coup de cœur et suivre cette logique jusqu’au bout, j’aurais commencé avec « Lions », puis « You Always You ». Je pense que la première chanson que j’ai écrite, qui figurait sur mon premier album, c’est probablement « Fear Rules ». Elle n’est pas sur le Superalbum, mais elle comportait déjà en germe tout ce qui allait découler ensuite. Cela dit, je tiens à insister sur « You Always You », qui est la première chanson à m’avoir ouvert toutes les portes : tout est allé plus vite pour moi, notamment dans mon positionnement vis-à-vis de l’industrie musicale, grâce à ce titre. Pourtant, la première chanson qui est sortie, c’était « Lions ». Ce titre n’a pas connu le succès qu’il méritait, à mon sens. Si c’était à refaire, j’aurais procédé différemment…
En fait, j’ai juste trouvé un équilibre entre les morceaux, qui a induit un certain ordre, d’un titre à l’autre. L’essentiel était que ça fonctionne dans son ensemble. Bien sûr, certains titres ont ma préférence. C’est le cas de « The Maker », qui n’est pas une chanson de reggae mais quelque chose de plus sombre. L’album One est totalement plus sombre. L’intégrer au best-of correspondait à une volonté de montrer la part claire comme la part d’ombre. « The Maker » est l’une de mes chansons les plus accomplies, une chanson que j’aime et qui devait être mise en avant. C’est ce que j’ai fait en la resituant au centre du village. Sa place au sein du Superalbum n’a rien d’un hasard, c’est un choix délibéré.
Oui, absolument. Je le pense. Les différents titres de l’album fonctionnent en miroir, ils se répondent l’un l’autre. L’un d’eux évoque une jeunesse au diapason, habitée par une seule et même volonté de paix, dans un élan transgénérationnel. Mais les choses ont en partie changé, et j’insiste sur le fait qu’elle dispose maintenant d’arguments pour se protéger des violences illégitimes et d’une passivité qui appelle un dépassement. C’est un appel civique, qu’on ne s’y trompe pas. Chaque citoyen doit désormais prendre conscience du pouvoir qui lui incombe sur l’espace social et sur la vie sociétale en général. C’est pour cela que ces deux titres fonctionnent si bien ensemble : ils sont l’envers et l’endroit d’une même médaille.
Pour moi, la musique est une arme. Après, tout dépend de la cause qu’on choisit de défendre, et il est certain qu’il y a des causes plus nobles que d’autres à épouser. Mais la jeunesse d’aujourd’hui se doit d’être ancrée dans la paix tout en étant armée pour la guerre. Donc, quand je chante, quand je dis que nous sommes des « hippies armés », je veux dire que nous voulons la paix. Nous aimons la paix, c’est un fait. Mais nous nous préparons aussi à sauver nos propres acquis. Quitte à user de la violence. Cet album s’appuie en partie sur la loi du talion, en fin de compte. Nous avons aussi des moyens de lutter pour ce que nous croyons : nous utilisons l’art.
De ce point de vue, « The Rising of the Son » est peut-être le titre le plus important de cet album. C’est en quelque sorte le plus abouti de ce que j’ai accouché à travers ce disque, bien que d’autres morceaux tirent leur épingle du jeu. À chaque fois, il y a une volonté de faire quelque chose de plus fort que l’album précédent, comme si c’était le centre de votre travail. Ce que cherche le musicien, c’est comme la lune pour un poète : l’association des deux arts dans leur quête commune est intéressante. Je pense que les gens qui écoutent mes disques ont une meilleure perspective sur eux que moi, parce qu’il faut garder à l’esprit qu’ils ont été conçus de façon très réflexive, à partir de l’endroit où j’étais au moment où je les composais. Quelque part, ce n’est pas à moi de commenter ma musique — même si je sais qu’il faut se prêter au jeu. J’espère qu’on fera un volume 2, une suite au Superalbum. On fera un autre super album, avec plus de chansons. C’est sûr.
Je pense que « Lions » figurerait en haut du podium. J’ai parfois l’impression d’avoir placé le curseur très haut dès les premiers disques. Parce que j’étais pur, que je n’étais exposé à rien de toxique. J’avais peut-être seize ans à peine à l’époque de « Lions ». Ce que j’écrivais et ce que je composais de manière générale n’était pas formaté. Mon processus créatif et la façon dont je voyais le monde à cette époque-là figurent en creux dans ce titre, qui est de ce point de vue emblématique.
Ma meilleure chanson de reggae ? Jusqu’à aujourd’hui, je ne saurais vous répondre, car c’est dans le futur que la réponse réside. Et le futur n’est pas le rythme. Ma chanson de reggae appartient au futur. Mais, vous savez, je suis embêté avec tout ça : qu’est-ce que sous-entend exactement ce terme ? Je ne sais pas ce que les gens entendent lorsqu’ils parlent de reggae. Pour moi, ça renvoie à chaque seconde qui passe : chaque seconde qui s’écoule est une chanson de reggae. Dans ce contexte, c’est difficile de dire quelle est ma meilleure chanson, c’est réducteur — mais je vais me prêter à l’exercice. Sur mon premier album, il y a des titres comme « Fear Rules » ou « Queens » qui se distinguent nettement du lot par leur maturité.
C’est une chanson que j’aime particulièrement chanter sur scène. Il y a une énergie folle dans « Kingfish ». Pour moi, ce titre incarne un temps fort de ma carrière. Avec le recul, je ne l’aurais pas mis sur mon super album. Mais j’aime le jouer en live.
Oh ! C’est celle sur laquelle je travaille actuellement. J’ai fait un nouvel album. Même avant le Superalbum, je m’étais attelé à la création d’un disque dans lequel je renoue avec les racines de l’afrobeat. Un travail qui m’a poussé hors de ma zone de confort. Je suis très excité par tout ce que cet album contient, par toutes les chansons qu’il y a dessus, et il me tarde de les publier. J’ai du mal à me retenir. Jusqu’à ce que les chansons soient terminées, je suis obsédé par elles. Je suis un peu un maniaque de la production. Et aussi de faire en sorte que la chanson soit la plus juste possible, qu’elle colle au plus près de ce que j’ai en tête.
Visuel : couverture d’album