Dolly vient de nous quitter. On pourrait parler de success story à l’américaine : la quatrième enfant d’une fratrie de 12, élevés dans une cahutte sans eau ni électricité au fin fond des Appalaches qui est devenue une des femmes les plus influentes des États-Unis. Mais cette description serait fortement réductrice.
Alors cult.news a voulu aller au-delà de la chanteuse country aux robes improbables et aux postiches extravagants, et raconter qui nous avons réellement perdu.
Elle est née dans un lieu-dit, Locust Ridge, dans le Tennessee, au cœur des Smoky Mountains. Certains considèrent cette région comme l’un des berceaux de la musique country, car elle se situe au croisement de nombreuses influences musicales qui l’ont façonnée. Dans cet environnement musical, Dolly aurait pu devenir musicienne comme son grand-père, violoniste et pasteur, ou chanteuse comme sa mère, qui jouait elle aussi de la guitare. Très jeune, elle se passionne pour la composition et à l’âge de 5 ans « Little Tiny Tasseltop » est écrite par sa mère sur sa dictée ; elle ne sait même pas encore lire ni écrire. Avant même de savoir écrire son nom, Dolly savait écrire une chanson, au sens musical du terme.
Elle enregistre « Puppy Love » en 1959 chez Goldband Records, en Louisiane. À treize ans, elle est déjà, en quelque sorte, une professionnelle.
Toute sa vie sera jalonnée de compositions à la simplicité mélodique singulière, puisant leur inspiration dans son enfance comme dans sa vie de femme. Jamais elle ne cherchera à gommer son enfance miséreuse, son accent à couper au couteau ni ses goûts vestimentaires contestables. Elle n’a jamais essayé de devenir une autre personne. Elle prendra ce que le monde pouvait considérer comme vulgaire, excessif ou ridicule pour en faire sa signature.
Cette femme, d’une intelligence sociale redoutable, a convaincu l’Amérique que, malgré tout ce qu’elle devenait, elle n’avait jamais cessé d’être cette petite fille des Appalaches.
Et quoi de mieux que ses chansons, interprétées avec une voix sublime, pour créer ce lien indélébile avec son public ? Au fil de 50 albums studio et de plus de 1 500 enregistrements, elle a puisé dans son environnement pour toucher l’Amérique. Chez Dolly Parton, rien ne semble jamais perdu. Une peine devient une chanson. Une attente devient un tube. Une enfance pauvre devient une œuvre. Et même une image de poupée blonde devient un formidable instrument de pouvoir.
« Jolene », son plus gros succès aux Etats Unis, est le prénom d’une petite fille rousse qui lui a demandé un autographe. Et l’histoire est tirée un accès de jalousie qu’elle a ressenti pour une employée de banque qu’elle craignait porter une attention particulière à son mari Carl Dean (« She was pretty, and I wasn’t. »).
Dans le cas d’« I will always love you», Dolly a composé, quelques jours après la précédente, une chanson de rupture professionnelle pour Porter Wagoner, avec lequel elle chantait en duo depuis sept ans. Elle transforme cet adieu en quelque chose d’universel qui va traverser le temps. Et c’est en 1992 (presque 20 ans plus tard) que Whitney Houston reprend la chanson pour The Bodyguard et en fait l’un des plus grands succès de l’histoire de la musique populaire.
Sa relation avec le cinéma ne s’est pas cantonnée là. En 1980, Jane Fonda voulait absolument l’avoir dans son film 9 to 5 (« Comment se débarrasser de son patron »), aux côtés de Lily Tomlin, alors qu’elle n’avait jamais joué auparavant. Lors d’une attente dans sa loge, elle eut l’idée de la chanson du film en tapotant ses ongles. Dolly n’a cessé de transformer ce qui lui arrivait en quelque chose de créatif.
Le sens des affaires de cette femme volontaire ne se limite pas à transformer son succès en fortune. Elle comprend très tôt que son nom peut devenir un outil : pour entreprendre, pour donner, mais aussi pour faire vivre le territoire dont elle est issue.
En 1986, elle s’associe à la famille Herschend pour transformer un parc des Smoky Mountains en Dollywood. Le choix est révélateur : elle ne crée pas un monument à sa propre gloire ; elle met sa célébrité au service de sa région. Elle transforme son enfance, ses montagnes et la culture de ceux qui y vivent en une destination qui attire des millions de visiteurs.
C’est là que l’artiste laisse apparaître la femme derrière le personnage. Dolly Parton avait compris, bien avant que le « personal branding » ne devienne une industrie, que l’image qu’elle avait forgée était un capital. Mais elle savait surtout quoi en faire. Elle transforme son nom en entreprise, son entreprise en puissance économique et cette puissance en capacité d’agir pour les autres.
La même logique préside à son action philanthropique. En 1995, elle crée l’Imagination Library, notamment en mémoire de son père qui ne savait pas lire. Le programme offre aujourd’hui des millions de livres chaque mois aux jeunes enfants. Dolly n’en a jamais eu, mais elle a souvent dit qu’elle considérait les enfants de l’Imagination Library comme les siens. Elle trouve ainsi une autre manière de transmettre ce qu’elle a reçu : les mots, les histoires et la possibilité de rêver.
Dolly Parton n’a donc jamais simplement fait fortune. Elle a compris comment transformer sa réussite personnelle en quelque chose qui lui survivrait.
« Find out who you are and do it on purpose. »
« Découvrez qui vous êtes, et faites-le exprès. » Dolly Parton
Dolly Parton illustre parfaitement la différence entre un héritage culturel et un destin artistique. Ses frères et sœurs ont grandi dans le même environnement, bercés par les mêmes musiques et les mêmes traditions des Appalaches. Mais Dolly possédait quelque chose de plus : un talent précoce pour la composition et l’interprétation, une formidable capacité à raconter des histoires et, surtout, la volonté, très tôt affirmée, de faire de la musique sa vie.
Elle n’a donc pas seulement hérité de son environnement : elle l’a transformé en art. La pauvreté, les montagnes, la famille, le gospel et les traditions musicales de son enfance ne sont jamais devenus pour elle un passé à fuir, mais la matière même de son œuvre. C’est peut-être là que réside le véritable génie de Dolly Parton : avoir transformé un héritage commun à toute une famille en une identité artistique que le monde entier allait reconnaître.
Elle a transformé une petite voix des Appalaches en une puissance culturelle, économique et philanthropique considérable, sans jamais avoir besoin d’un titre, d’un mandat ou d’un parti politique. Une mise en berne des drapeaux d’une semaine vient d’être décrétée dans tous les États-Unis.
« I’m not offended by all the dumb blonde jokes because I know I’m not dumb. And I’m not blonde, either. »
« Les blagues sur les blondes idiotes ne me vexent pas : je sais que je ne suis pas idiote. Et je ne suis pas blonde non plus. »
Dolly Parton
Photo de la page d’accueil : domaine public / Wikipedia
Dans ses 50 albums, s’il n’y en avait qu’un à choisir, ce serait Jolene (1974) , son sommet. On peut y ajouter Diamonds & Rhinestones – The Greatest Hits Collection (2-LP) , un magnifique Best Of.
Deux series :