Camarades, la nouvelle série de Benjamin Charbit (Le Sens des choses) et de Dominique Baumard (Le Bureau des légendes), suit un groupe hétéroclite d’activistes de l’université de Vincennes, l’année de son ouverture. Avec tendresse, justesse et précision sur les idées et les idéaux de l’époque, les deux créateurs livrent huit épisodes d’une demi-heure où leurs personnages grandissent et nous embarquent complètement. Une série incontournable de cette rentrée 2026, à voir sur Arte à partir du 16 septembre (voir notre guide des nouvelles séries).
Coproduite par Arte, Agat Films et Sunday Afternoon, la série Camarades reconstitue la parenthèse enchantée de l’université de Vincennes. À l’automne 1968, dans quelques préfabriqués, elle a ouvert ses portes. Cette concession du gouvernement gaulliste aux étudiants de Mai 68 jurera, jusqu’à sa fermeture, avec le reste de l’université française : cours innovants (urbanisme, sexualité…), étudiants de tous âges et de tous bords, trente-six nuances de marxisme et de maoïsme, interventions de Deleuze, Foucault, Cixous et de tous les penseurs structuralistes de l’époque. Cela a lieu dans le bois, donc, pas loin des vestiges de l’Exposition coloniale de 1931, des roulottes des prostituées et les bidonvilles de Champigny-sur-Marne, où l’État a entassé des travailleurs immigrés. Sous les pavés, les arbres donc, et la lutte des classes. Vincennes est une expérience folle, dernière en son genre et en son temps, d’institution collaborative, contestataire et révolutionnaire.
Mais les rescapé·es de la révolution permanente sont amoché·es par leurs contradictions, aussi bien le président communiste (Grégory Gadebois) que le professeur de philosophie, lâche et bourgeois (Pierre-François Garrel), ou sa secrétaire pragmatique. Parmi les nouvelles venues, Françoise (Lulja Comar) ne se remet pas d’avoir vécu Mai 68 en Bourgogne, et Claudine (Marion Kneusé, géniale, prix de la meilleure actrice à Séries Mania 2026) est une prostituée du bois, qui s’est infiltrée à l’université à la demande de son compagnon policier (Vincent Elbaz). Mais elle y découvre la notion de classe sociale et surtout la fréquentation des Camarades… De quoi tout de même changer une vie ! Et c’est tout l’enjeu de cette série, en l’an I, II… d’après la Révolution étudiante, une prostituée peut-elle réellement s’émanciper par les études ?
Camarades mêle un peu tous les genres : le film historique, avec l’utilisation des images d’archives des intellectuel·les de l’époque, le roman-photo, notamment pour gagner du temps de rappel au début des épisodes, et la comédie musicale, qui apporte une touche de légèreté surannée. La réalisation est complexe, hétéroclite et vivante ; elle sait travailler la nostalgie pour la faire parler aujourd’hui. Elle est ainsi à la hauteur du travail réalisé par les scénaristes autour de personnages qui évoluent très rapidement au fil des huit épisodes. Généreuse et nuancée, Camarades fait revivre tout un monde pour nous, spectateurices de 2026, et aborde un bel éventail de thèmes cruciaux, à chaque fois en trente minutes, sans jamais oublier de faire avancer l’intrigue au milieu des marasmes idéologiques.
Le casting est à l’avenant de la finesse de l’ensemble, à la fois précis et précieux. Micha Lescot est par exemple craquant et jamais too much en militant révolutionnaire gay et neuroatypique, tandis que le personnage de Djamel (alias « Jimmy », interprété par Reda Bendahou) permet de connecter les mondes et de montrer ce que c’est que d’être travailleur immigré à Paris en 1968. Enfin Grégory Gadebois est probablement dans l’un des plus beaux rôles, lorsqu’il incarne recteur d’université qui en embrasse les idéaux mais doit tout de même veiller à ce que cela fonctionne…
On n’avait pas vu de fiction aussi juste et aussi tendre sur les aspirations à un monde meilleur, sur les paradoxes des intellectuel·les qui veulent renverser la domination et sur la culture de gauche révolutionnaire française, depuis Le Nom des gens de Michel Leclerc. On se dit juste qu’il serait dommage que Camarades ne prêche que des converti·es. Puisse-t-elle, avec ses réflexions douces-amères, au moins nous faire réfléchir nombreux, à ce moment très propice qui précède les élections de 2027. En dialogue avec ses personnages, à nous de nous regarder dans la glace et de formuler ce que nous sommes prêts à engager pour construire le monde que nous souhaitons pour nous et nos enfants.
Camarades, de Benjamin Charbit et Dominique Baumard, avec Manon Kneusé, Pierre-François Garel, Lulja Comar, Grégory Gadebois, Micha Lescot, Vincent Elbaz, ARTE France, Agat Films, Sunday Afternoon, France, 2026, 8×35′.
Sur arte.tv à partir du 16 septembre 2026 / Sur ARTE les jeudis 24 septembre et 1er octobre 2026 à 21 heures