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Patrice, l’heure du bilan (2) : Bob Marley, Bob Dylan et les leçons du blues

par Benoit Legemble
31.08.2026

Second volet de notre entretien avec Patrice. Après la fabrique des disques, le chanteur revient sur ce qui l’a construit : les deux Bob, Marley et Dylan, qu’il rapproche là où on les oppose ; les concerts de blues de son enfance, où il portait ses bières à Champion Jack Dupree ; et une bibliothèque qui va des mythes gréco-latins à Hermann Hesse. Lire le premier volet.

Quels artistes écoutez-vous ? Quel est votre bagage musical ?

J’écoute tellement, tellement de choses. Bien sûr, mon plus grand amour a toujours été Bob Marley. C’est sûr. Bob Marley a vraiment changé ma vie. Enfant, j’ai écouté cette musique encore et encore, et c’était incroyable. Je pense qu’elle m’a profondément influencé. Pas parce que je voulais être un artiste, mais parce que je l’aimais. On aime l’influence que la musique a sur nous : quand on aime quelque chose, on y est très ouvert. J’aime aussi beaucoup de nouvelles musiques, il y a de bonnes choses qui sortent. C’est difficile de ne sélectionner qu’un seul nom. J’aime tous les styles, j’aime la bonne musique.

Il y a deux artistes qui ont beaucoup plus en commun qu’on ne peut le penser : Bob Dylan et Bob Marley. Marley est arrivé au bon endroit au bon moment dans ma vie. Il a ouvert le chemin, il a taillé la route. Quant à Dylan, j’aime la façon dont il écrit ses chansons. C’est un incroyable chansonnier. Le truc de Bob Marley, c’est qu’il est plus grand que la musique : il est un symbole de la lutte pour la liberté et la justice. Bob Dylan est différent. Il a eu des moments où il s’est posé pour réaliser de grandes choses, il s’est éloigné de l’industrie musicale et il a cru en quelque chose de nouveau. Je ne l’ai pas suivi dans toutes ses orientations : lorsqu’il s’est essayé à tous les genres musicaux, avec plus ou moins de réussite, je ne l’ai pas suivi. Mais on lui pardonne, parce que c’est Dylan et qu’il est vraiment génial. Son truc en plus, c’est qu’il a toujours su se renouveler et écrire différemment des autres.

Vous êtes son opposé. Bob Dylan disait que pour faire du blues, il faut une rue sombre et une guitare. C’est tout le contraire de vous…

Vous voyez, ce n’est pas si différent. C’est juste qu’on tire des conclusions différentes. Il conclut que les chanteurs de blues étaient dans une situation analogue à celle des chanteurs de negro spirituals. Ils étaient dans une situation difficile. La musique les a aidés, c’était une thérapie. Ils décrivaient ce qu’ils voyaient et ce qu’ils ressentaient. Aujourd’hui, quand des gens comme Bob Dylan font du blues, pour se connecter à ça, ils doivent être sombres à un certain point, car c’était une époque sombre. Mais ils ne le sont pas vraiment, du moins pas dans leur essence. Ils ne sont pas éveillés dans la musique blues comme Bob Dylan. Lui a besoin d’utiliser son côté sombre pour se connecter à ça.

Mais maintenant… Par exemple, une chanson comme « Everyday Good ». Mon père est mort et j’ai écrit une chanson. J’aurais pu en écrire une sombre, mais ce que j’ai tiré de quelque chose de sombre était devenu pour moi quelque chose de très positif. « Everyday Good », c’est une chanson qui dit combien il est bon d’être vivant. On vit, vous voyez ? Même aux funérailles de mon père, je n’étais pas triste. Beaucoup de gens pleuraient, beaucoup parlaient de combien le disparu allait leur manquer. Moi, je me sentais surtout mal pour lui : mal qu’il ne puisse pas vivre un peu plus de cette vie, et que je ne puisse pas en profiter un peu plus en sa compagnie. Parce que je suis comme ça : cette vie est assez cool. Et je ne vais pas être égoïste et dire que je manque à cette personne, ou l’inverse. Tout cela a à voir avec la personne, ce n’est pas à propos de moi. Donc un morceau comme « Everyday Good », c’est vraiment ça : une célébration de la vie, apprécions-la. C’est la conclusion que j’ai tirée d’une situation a priori négative, là où quelqu’un d’autre aurait peut-être écrit un blues négatif, en déplorant une femme partie trop tôt ou infidèle, et en se consolant sur sa bouteille de whisky.

C’est drôle qu’on parle du blues, parce que mes premiers concerts étaient des concerts de blues. Notamment Champion Jack Dupree, qui était passé à Hanovre, en Allemagne. C’était un ami de mon père. On allait à ses concerts. Je lui apportais sa bière avant de monter sur scène — c’était un vrai bluesman. Je lui ai apporté ses vingt bières avant chacune de ses prestations. Et il montait sur scène totalement bourré, pour jouer un concert incroyable. C’était une personne très gentille, une personne exquise. Il me donnait toujours de l’argent ou un disque. C’était ma première rencontre avec le monde de la musique. Pour moi, c’était Eric Clapton.

Êtes-vous un grand lecteur ? Et si oui, quel genre de littérature lisez-vous ?

Oui, j’aime lire depuis toujours. Et l’acte de lire est indissociable de l’acte d’écrire. Parallèlement à la lecture, j’ai très tôt commencé à écrire des bouts de phrases, puis des poèmes et des aphorismes. J’ai lu tous les mythes fondateurs de la culture gréco-latine, et puis des romans criminels — je suis un grand lecteur de littérature policière. Je m’intéresse également beaucoup à la philosophie. Mais l’auteur qui m’a le plus marqué reste Hermann Hesse, surtout pour Le Loup des steppes. Et puis il y a eu, plus tard, la découverte de Goethe, et bien sûr de Nietzsche.

Il faut lire Goethe, il faut lire tous les classiques. La littérature allemande est incroyable culturellement. L’allemand n’est pas la langue la plus facile, et sa littérature non plus. Mais c’est un puits sans fond, qui mérite qu’on s’y intéresse.

visuel : page Facebook