À l’occasion de leur passage à Rock en Seine, nous avons rencontré Théodore Babarit et Étienne Coutand, les deux membres de Bonne Nuit. Une musique libre et collective, entre électro et punk, qui pourrait bien nous faire danser toute la nuit.
Théodore : Bonne Nuit parce qu’on a fait une liste et que ça sonnait bien, mais aussi parce qu’on vit pas mal la nuit. On roule de nuit, on fait beaucoup de choses la nuit. Et aussi parce que ça évoque pour nous un peu cette dernière fête avant la fin du monde : la Bonne Nuit, quelque chose de sombre et de joyeux en même temps. C’est très contrasté, ça nous allait bien.
Etienne : C’est un peu les Bonne nuit les Petits, tu vois ? C’est un dessin animé. Mais en mode un peu dark horse, ça fume des clopes, voilà (rires).
Théodore : Alors comment tout ça est né ? En fait avec Etienne ça fait longtemps qu’on se connaît, qu’on fait de la musique ensemble. Mais il y a un peu plus de 3 ans maintenant, il y a eu un moment donné où on était inspiré par des trucs en commun. Et on s’est dit : et si on faisait la même chose ? C’est-à-dire, si nous on essayait de faire notre truc à nous ? Et on s’est mis à faire de la musique tous les deux sur un ordi. C’est la première fois qu’on faisait de la musique avec un ordinateur, et ça a donné quelques chansons qu’on a décidé de sortir sur un premier EP qui s’appelle Bonne Nuit, un EP éponyme. Et puis depuis ça ne s’est pas arrêté parce qu’on a fait beaucoup beaucoup de concerts qui nous ont toujours donné l’envie de continuer, et voilà en fait on n’a jamais trop réfléchi le truc mais maintenant…
Etienne : C’est vrai qu’on se pose vraiment pas de questions quand on fait notre musique, c’est vraiment au kiff, si c’est bien, on y va.
Etienne : Bon après nous on fait que des gros festivals. C’est notre cinquième Rock en Seine là. Non c’est vrai que nous, on est un peu, voilà, ça nous fait un peu ni chaud ni froid quoi (blague).
Théodore : C’est la quatrième fois que je viens à Rock en Seine en tant que festivalier. Donc non non, c’était vraiment un grand plaisir. Quand on a su qu’on était programmés aux Vieilles Charrues cette année on était très heureux. Rock en Seine, c’est différent. C’est peut-être un moins grand bonheur d’enfant. Les Vieilles Charrues ça avait vraiment un sens pour nos petits-enfants en nous. Mais Rock en Seine, il y avait un accomplissement presque encore plus grand d’un point de vue professionnel, j’ai envie de dire. C’est une reconnaissance qui est assez forte de faire Rock en Seine.
Etienne : C’est vrai que c’est des progs à chaque fois, on kiffe de fou la prog. Donc d’être dans ce festoche, c’est vraiment très glorifiant pour nous.
Théodore : La plupart des petits artistes qui sont à Rock en Seine (et nous on est complètement les petits artistes de Rock en Seine), souvent c’est des trucs assez niche mais vraiment cool quoi. Donc on se dit on est associé à ça et c’est chouette, ça fait plaisir.
Théodore : Non on ne peut pas se définir soi-même comme ça, mais en tout cas c’est comme ça qu’on définit les autres petits artistes de Rock en Seine. Donc sûrement qu’il y a d’autres personnes qui nous voient comme ça.
Théodore : On va parler de Art Rock parce qu’on l’a fait cette année et que vraiment ce festival est génial, c’est en plein centre-ville de Saint-Brieuc. Et nous on a joué dans une toute petite salle mais qui était complètement blindée, et puis la programmation était vraiment géniale ce soir-là. L’énergie était très très très Rock pour le coup, j’avais l’impression d’être dans une bulle temporelle qui était genre 40 ans plus tôt. Donc gros souvenir de Saint-Brieuc.
Etienne : Et moi je dirais le Biches Festival, on y est allés l’année dernière et là cette année, en Normandie, les organisateurs sont trop mimis, on est trop bien accueillis, les festivaliers kiffent ce qu’on fait, c’est trop bien.
Théodore : Oui c’est un groupe engagé, mais comme je pense que tout le monde est engagé, à partir du moment où il fait de la musique. Après est-ce que c’est un groupe politique, là c’est différent. On porte des combats qui sont politiques, en tout cas des combats sociaux et en général de lutte contre les injustices. Ou en tout cas on essaie de les pointer du doigt. Après on choisit nos combats. On a des combats qu’on a envie de porter et de revendiquer sur scène. Ceci dit, l’étiquette « engagé » ne nous plaît pas particulièrement, dans le sens où il y a des groupes qui sont engagés, qui le font très très bien, mais c’est pas tout à fait ce qu’on veut faire non plus. On veut porter notre message mais en second plan, dans notre ambition artistique. Donc on n’aime pas forcément qu’on nous colle l’étiquette de groupe engagé. Mais pourtant on est complètement engagés, mais comme n’importe qui en réalité. C’est juste que chez nous ça se voit un peu plus, et chez d’autres ça peut moins se voir. Forcément quand on chante Mort aux Riches, on est forcément un groupe engagé dans l’idée.
Etienne : Je pense qu’à partir du moment où tu te mets vraiment pas de filtre dans l’écriture, dans la compo, il y a forcément quelque chose d’engagé. Quelqu’un qui n’est pas engagé met forcément des filtres.
Théodore : Oui. Comme dit Étienne, on n’a pas envie de se brider de quoi que ce soit, et on a envie que notre musique ne soit pas lisse. On a envie de raconter les choses qu’on a envie de raconter, et si on a envie de raconter ça à ce moment-là, si on a envie de dire « mort aux riches », on a envie de dire « mort aux riches », et on ne va pas s’empêcher de le faire. C’est plutôt ça l’idée, et ensuite par contre on est tout à fait conscients que la musique est un vecteur très fort de messages. Parce qu’on a aussi été des enfants, très marqués par les musiques qu’on a pu écouter, et même aujourd’hui on peut continuer à être complètement marqué par une musique quand on l’écoute à 25 ou 30 ans, peu importe. Mais quand on est enfant, c’est encore plus fort. Et on se rend bien compte que la musique, et la culture en général, a un impact énorme dans la vie de ceux qui la prennent. Donc on est conscients de notre rôle, même si on n’a pas des millions et des millions d’auditeurs, mais on est conscients qu’on a un rôle. Et dans ce sens là on a envie de porter nos valeurs, notre éthique à nous, et tant mieux s’il y a des gens qui réceptionnent.
Etienne : On est complémentaires. Théodore écrit plus, moi je compose plus. Et on se donne nos avis sur les choses. Des fois Théodore compose une chanson entière. Moi ça m’arrive, c’est rare, mais ça m’arrive d’écrire des trucs… On est très complémentaires, mais c’est vrai qu’on a nos spécificités.
Théodore : Et puis on a aussi nos influences et nos goûts respectifs, qui ne sont pas toujours les mêmes. Mais on sait sur quoi on se rejoint, et en fait c’est ce qui fait la beauté d’un groupe. Et un groupe, c’est à partir de deux, et en même temps deux, c’est bien comparé à cinq, ou souvent quand t’es cinq, t’en as qu’un qui impose un peu ses idées, et les autres suivent. Quand on est deux, on est obligés de faire la synthèse des deux idées, et ce n’est pas facile toujours. Mais en même temps c’est ce qui fait la beauté d’un groupe, plutôt que d’un artiste solo. Et c’est pour ça qu’il y a de moins en moins de groupes. C’est juste parce qu’on vit dans des sociétés de plus en plus individualistes, et donc on a de plus en plus de mal à travailler ensemble.
Etienne : C’est vrai que pour nous, j’ai l’impression que c’est assez facile, parce qu’on vient du même endroit. On a été bercés à peu près par les mêmes choses, donc c’est vrai que ça n’est jamais arrivé qu’on soit en énorme conflit sur un choix musical ou quoi que ce soit. En général on se fait confiance, et c’est vrai qu’on a de la chance pour ça, ça se passe très bien.
Théodore : Oui évidemment, mais ce n’est pas pour rien que les groupes ne durent jamais plus de dix ans en moyenne. C’est pour de bonnes raisons. C’est parce qu’en fait ce n’est pas facile, d’une manière ou d’une autre. (rires)
Théodore : Non, justement nous on a cette chance que ça se passe bien, ça fait déjà trois ans qu’on travaille ensemble, là cet hiver on prévoit de faire une nouvelle sortie dont on est tous les deux très heureux. Mais ça implique beaucoup de communication, beaucoup de choses que certains groupes oublient sûrement à un moment donné de leur carrière.
Etienne (ironie) : On vient de traverser une phase très difficile avec Théodore. (rires)
Petite curiosité par exemple, le morceau Montréal, vous ne l’avez pas écrit à deux ?
Théodore : Ça c’est moi qui ai écrit toutes les paroles. Il y a certaines chansons qui sont toutes écrites par Étienne, en fait c’est vraiment une collaboration musique-parole. Il n’y a pas de règle dans Bonne Nuit, tout peut venir de n’importe où, et d’ailleurs pas que de nous. Parce qu’on utilise beaucoup d’idées de nos potes aussi, qu’on reprend, et c’est vraiment ce qu’on a envie de transmettre dans l’album qui arrive. C’est l’idée que c’est un projet de potes. Nous deux tous les deux on est potes, et on n’a pas que nous deux. On est complètement ouverts sur tous ceux qui nous entourent et tous nos potes à nous. Et ce n’est pas un projet unique comme Tyler The Creator qui jouait hier, où c’est vraiment lui qui fait un peu tout de A à Z. Et c’est beau, ça a aussi une forme de beauté. Nous ce n’est pas du tout le cas, c’est vraiment un projet collectif.
Etienne : C’est un vrai kiff de travailler avec des potes.
Etienne : Ouais, par exemple, Art Rock, c’était trop bien, parce que c’était ambiance salle de concert. Les gens étaient très proches de nous, c’était vraiment punk. C’est vrai que j’aime bien les festivals, les festoches intérieurs, petites salles, où vraiment on sent l’émotion du public.
Théodore : La question c’est plus, par rapport à une maroquinerie, est-ce que tu préfères ça ?
Etienne : Moi je crois que je préfère des petites salles collées-collées.
Théodore : Moi j’aime bien voir les deux, c’est-à-dire que quand on sort d’un hiver de salle, et de notre public, on ne fait pas beaucoup de concerts où c’est vraiment que notre public, on est content après de retrouver des festivals où il faut convaincre des gens. Au début ça peut être difficile, mais finalement on est très content de le faire. Il faut aller chercher plus loin que notre public à nous. Les deux sont complémentaires : sur une année, c’est cool de faire les deux.
Etienne : Mais je pense qu’il y a aussi ce truc où j’aime bien quand on joue dans le noir avec les lights. En festoche, on joue plus souvent dans le jour, et c’est peut-être ce qui fait que j’ai une préférence pour jouer dans des petits trucs.
Théodore : Ouais, ça devient une plus grosse salle, c’est vrai, mais oui, il reste des places pour le Trabendo, alors n’hésitez pas ! Et on ne l’a pas dit ! On n’a pas dit sur France Inter! On oublie tout le temps d’en parler. Le Trabendo, le 20 novembre.
Théodore : « Crier Vomir Pleurer ». Je pense que c’est notre chanson la plus écoutée, et celle qui nous raconte le mieux. C’est de l’électro-punk, et en même temps, elle a des paroles qui peuvent être un peu hymnes, partagées par tout le monde, criées par tout le monde. Et puis voilà, les paroles prennent au corps, je pense, donc ça nous va bien.
Etienne : Moi, je dirais « Plus rien dans la tête ». C’est vraiment un morceau, pour le coup, qui est très punk-électro. Et c’est vraiment… On peut deviner l’énergie qu’on a en live, en écoutant ce titre.
Théodore : Et toi tu as une préférence ?
Théodore : Ça va, il y aura Montréal ce soir. Il n’y aura pas Krema. On ne joue que 40 minutes.
Théodore : En fait, on se dit qu’il va falloir s’adapter, qu’il va falloir repenser nos modèles. Rock en Seine s’adapte en imposant de ne pas fumer sur le site, par exemple. C’est une petite forme d’adaptation. Je pense juste qu’un jour ou l’autre, on sera obligés de faire des grosses adaptations, c’est-à-dire d’arrêter les jauges à 50 000 par soir. J’ai la sensation que ça ne va pas pouvoir durer, d’une manière ou d’une autre. Mais j’ai aussi la sensation que tant que ce n’est pas imposé, on va continuer dans ce sens-là : de toujours plus, toujours plus grand, toujours plus gros. Mais on voit bien là où ça nous mène. Un jour ou l’autre, les assurances ne vont pas vouloir s’engager sur des gros risques. Et puis le jour où ils sont obligés d’annuler, est-ce qu’ils pourront se relever le lendemain ? Donc ça va être nécessaire de s’adapter, de penser différemment. Je ne sais pas à quel point ça pourrait être une grosse crise, comme a pu l’être la crise du disque et tout ça. Mais on verra.
Etienne : En tout cas, avec tout ce qui se passe, on n’a jamais autant vécu nos concerts. Et c’est vrai que je ressens un truc beaucoup plus fort depuis ce qui s’est passé cet été, avec la nature qui crame et tout ça. Et notre message est d’autant plus fort.
Théodore : Écoute, on a une chanson… Wow, le vent se lève ! On a une chanson qu’on joue presque pour la première fois ce soir, c’est « La Danse », qu’on sort cet automne. Elle s’appelle « La Danse », et tout l’album qui sort va tourner un peu autour de cette thématique. Et justement, nous, on n’est pas des danseurs, mais on adore bouger nos corps sur scène de manière très déstructurée, parce qu’on ne sait pas danser. Mais en effet, je pense que le mouvement c’est très important. C’est une liberté, une forme d’expression qui est très importante; autant que la musique, je pense. Mais c’est-à-dire, à partir du moment où on peut continuer de bouger comme on le souhaite, c’est qu’on est dans une forme de liberté. Je pense que dans un état totalitaire, on ne peut pas danser. Donc, voilà, s’exprimer par la danse, c’est tout aussi puissant, je pense, que s’exprimer par nos voix.
Etienne : Oui. Oui, oui. Nous, on aimerait… Ça serait fou qu’on puisse avoir des danseurs sur scène, et qu’on puisse danser avec des danseureuses. Ça serait vraiment cool.
Théodore : Ça serait trop cool, mais en fait, c’est un truc que souvent, on envisage un peu Beyoncé, tu vois. Mais par contre, nous, là, on a vu l’exemple de Damso sur scène, qui a vraiment une danse qui est plus chorégraphiée en mode théâtre. Et finalement, nous, on est beaucoup plus proche du théâtre que de la danse, mais on a envie que dans notre rêve ultime, c’est ça, c’est de faire de notre concert la musique qui soit mélangée à de la danse, mais qui soit très théâtrale dans l’idée, comme on l’est nous. En fait, faire un peu Les Enfoirés. Exactement ce que font les enfoirés, c’est vraiment notre but; c’est l’inspiration.
Etienne : Ouais, c’est ça. Damso et les Enfoirés. Super (rires).
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