Dimanche 11 octobre, l’Opéra de Lyon accueillait en matinée un concert Grande Voix réunissant la mezzo-soprano Clémentine Margaine et sa sœur Sarah Margaine au piano, pour un voyage d’un siècle de musique – opéra et mélodies – avec des œuvres de Saint-Saëns, Gounod, Offenbach, Massenet, Duparc, Ravel, Gershwin et Weill. Un programme d’une très grande richesse que les deux sœurs ont teinté d’un raffinement à la hauteur de leurs talents.
Il y a quelques mois, Clémentine Margaine confiait à Cult.news, l’importance qu’avait eu pour sa formation et sa carrière, le fait d’être partie prenante de « l’ensemble » (troupe) du Deutsche Oper de Berlin où elle a passé « deux ans magiques ». Outre la possibilité d’aller écouter une représentation différente tous les soirs dans l’un ou l’autre opéra de Berlin (le Staatsoper en travaux à l’époque avait déménagé tout près du Deutsche Oper), Clémentine Margaine s’est vu offrir de très nombreux rôles importants du répertoire de mezzo.

Ainsi cite-t-elle : « Dalila, Marguerite de La damnation de Faust et plusieurs fois Carmen » qui l’ont fait connaître « au point que je n’ai plus jamais eu besoin de passer d’auditions. »
Et l’un de ses meilleurs souvenirs, la performance qui lui est restée le plus chère, c’est sa Fidès dans Le Prophète de Meyerbeer à Berlin (que nous avions vu à l’époque) quand elle a appris la manière de « gérer la longueur et la complexité de son rôle » sur les conseils du grand ténor Gregory Kunde.
Paris a pu l’admirer récemment dans un Hamlet d’Ambroise Thomas où elle incarnait une très brillante reine aux côtés du ténor John Osborn dans le rôle-titre.
Mais Carmen est resté durant des années son rôle fétiche, celui avec lequel elle a évolué, mûri et qu’elle analyse à merveille avec ces mots si justes : « C’est une épicurienne, qui se donne tout entière, mais qui ne cèdera jamais sur sa liberté. Pour moi, l’aspect le plus important dans Carmen c’est son amour pour la liberté, ce qui, d’ailleurs, va la mener vers la mort. »
Pour ce récital « Grandes voix » elle réservera un air de Carmen, la Habanera, pour l’un de ses « bis » pour se lancer de préférence dans le grand opéra français et la mélodie.
Accompagnée de sa sœur et tendre complice, la pianiste Sarah, Clémentine Margaine va parcourir brillamment quelques grands airs de Massenet, Gounod, Saint-Saëns, Ravel, autant de compositeurs post-romantiques à l’orchestration opulente et aux mélodies souvent difficiles à interpréter.
Ne jouant jamais sur la facilité, Clémentine Margaine aime surprendre le public en commençant abruptement par cet air de Dulcinée à l’acte 1 du Don Quichotte de Massenet, « Quand la femme a vingt ans ».
Exigeant une forte voix à l’ambitus large, ce morceau de choix lui convient parfaitement et l’on en vient à regretter qu’un opulent orchestre et les chœurs prévus ne viennent pas accompagner et dialoguer avec ce timbre de bronze d’une puissance phénoménale. Dès son « Alza » percutant et virtuose elle conquiert le public et l’on est enveloppé par cette chaleur voluptueuse qu’elle distille dans son chant.

Elle va nous conduire sur les cimes du chant lyrique français, osant les airs difficiles et rares en récital, comme le très déjanté air de Conception « Oh ! la pitoyable aventure », de L’heure espagnole de Maurice Ravel.
Dans ce répertoire français post-romantique, l’orchestre rutilant qui déferle au début de l’air manque un peu à nouveau à l’équilibre de l’exercice, mais le piano tente de combler (assez efficacement) son absence en recréant autant que faire se peut les formidables contrastes sonores de la composition de Ravel.
Et Clémentine Margaine a de tels élans lyriques, presque sauvages, qu’elle contribue également à rendre compte de l’ambiance sonore de l’œuvre, à en souligner les contrastes, à réussir les « cris » qui ponctuent le récit de Conception. On admire à nouveau la grande maîtrise de sa voix souple et ductile, de ses graves comme de ses aigus, de l’ampleur de son ambitus.
Autre grande réussite de ce récital, l’interprétation magistrale de l’air de Sapho « O ma lyre immortelle » (acte III), dans l’œuvre éponyme de Charles Gounod.
Bien que ce splendide opus soit souvent enregistré et proposé dans les récitals par des grandes sopranos, il a été écrit pour une voix mezzo-soprano, créé par Pauline Viardot. Il exige un registre d’une grande flexibilité à la limite entre les deux tessitures. Des aigus, mais aussi des graves pour lesquels les mezzos sont sans doute plus adéquates. Margaine donne une assise solide à l’air le plus célèbre de l’opéra de Gounod sans pour autant se trouver en difficulté dans les aigus. Superbe et émouvant.
Et l’on attend avec impatience son interprétation de l’œuvre monumentale de Saint Saens, Samson et Dalila. Elle choisit l’air emblématique de Dalila « Mon cœur s’ouvre à ta voix » (acte II). On se rappellera à ce propos que Clémentine Margaine déclarait « C’est un rôle que j’aimerais chanter davantage. Je trouve qu’il est absolument magnifique ». À l’écoute de son opulent « Verse-moi, verse-moi l’ivresse ! Réponds à ma tendresse ! Réponds à ma tendresse ! », l’on frissonne entre terreur et volupté et on n’a guère de doute sur le fait que ce rôle, qu’elle a chanté uniquement à Berlin jusqu’à présent, est taillé pour sa très grande voix.
Mais comme Clémentine Margaine l’a annoncé dans une courte présentation en début de récital, elle et sa sœur alternent entre l’opéra, la mélodie, l’opérette et même la comédie musicale, sans oublier quelques morceaux consacrés au seul piano.
Car ce récital à deux fait aussi la part belle au talent de la pianiste qui se distingue notamment dans les « Miroirs ». Maurice Ravel disait « Les Miroirs forment un recueil de pièces pour le piano qui marquent dans mon évolution harmonique ». Sarah Margaine nous propose une belle interprétation de la quatrième pièce de ce recueil virtuose qui exige une très grande technicité: l’Alborada del gracioso (Aubade du bouffon).
Le récital nous ménage également de belles mélodies, dont « Nuit d’Espagne » de Massenet, sur un poème mélancolique de Louis Gallet où l’accompagnement piano de sa sœur Sarah fait merveille dans la douceur un temps retrouvé, qui permet de valoriser les immenses qualités musicales du compositeur français.
Plus rare sur les scènes le Shéhérazade de Maurice Ravel, non pas l’opéra dont Ravel rêvait, mais le cycle de mélodies pour voix et orchestre sur des vers de Tristan Klingsor. Fasciné par l’orient, Ravel s’était en effet lancé dans la composition d’un opéra, mais l’œuvre ne convainquit pas le public et Ravel reprit le matériau plus tard pour ce cycle de mélodies. Les sœurs Margaine nous proposent la première de ces mélodies « Asie » souvent enregistrées par les grandes interprètes de ces chants poétiques. Morceau de choix là aussi, langoureux et exotique sur un texte complexe, dont les paroles elles-mêmes comportent leur lot de musicalité. On entend d’ailleurs l’influence de Debussy (Pelléas et Mélisande).
Viennent ensuite deux grands classiques mélancoliques de la chanson française de Henri Duparc sur des poèmes d’une grande beauté, une musique qui s’égrène doucement, symbolisant le départ : L’invitation au voyage (Charles Baudelaire) et Chanson triste (Jean Lahor) avec ce si beau passage où la voix de Clémentine Margaine se fait toute fine, toute menue : « Dans ton cœur dort un clair de lune/Un doux clair de lune d’été ».
Et, dans un moment très ludique, les sœurs Margaine abordent la Danse macabre qui est à l’origine une mélodie pour voix et piano composée en 1872 sur un poème d’Henri Cazalis (alias Jean Lahor), avant d’être transformée en un célèbre poème symphonique en 1874. Clémentine et Sarah nous proposent une interprétation désopilante et très rythmée de cette mélodie qui remporte un franc succès.
À la frontière entre plusieurs genres, nous aurons aussi un extrait de l’opéra-bouffe d’Offenbach, La Périchole avec un air du rôle-titre « Ah ! Quel diner je viens de faire ! » (acte I). Clémentine Margaine montre une fois encore qu’elle peut tout chanter et se montrer fort drôle par la même occasion.
Et l’on aime également son interprétation du très jazzy The man I love de George Gershwin qui nous amène vers deux airs très emblématiques de Kurt Weill.
On apprécie le choix de rendre hommage au compositeur allemand avec cette chanson de cabaret très années 30-40, I’m a stranger here myself, extrait de One touch of Venus, la comédie musicale américaine créée à Broadway en 1943 sur une musique de Kurt Weill et dans une mise en scène d’Elia Kazan, où la voix de Clémentine Margaine se fait gouailleuse, épousant le style de l’époque sans rien perdre de sa puissance et de son volume avec sa dernière note longuement tenue.
Et, touche de nostalgie, le rêveur et utopique tango-habanera Youkali (1935) extrait de l’accompagnement musical de la pièce de théâtre de Deval, Marie Galante, au départ purement instrumental avant de devenir la célèbre chanson à la gloire de cette île imaginaire, et le chant de tous les exilés. « C’est presque au bout du monde… Youkali, c’est le pays de nos désirs/ Youkali, c’est le bonheur, c’est le plaisir ». Et la voix de Clémentine Margaine donne à cette belle (mais triste) profession de foi, tout son cachet si typique de l’époque apportant sa touche aux nombreuses interprétations de tous types de ce chant aux accents rêveurs et désespérés.
Après autant d’émotions et de frissons, on retrouve les sœurs dans deux « bis » généreusement octroyés malgré la longueur d’un récital exigeant et réalisé sans entracte.
La Habanera de Carmen dans un genre et à l’opposé ou presque, la chanson de Gainsbourg, la Javanaise, qu’elle chantera avec un public aux anges, reprenant gaiement le refrain :« Ne vous déplaise/En dansant la Javanaise/Nous nous aimions/Le temps d’une chanson».
Une bien belle après-midi avec deux grandes artistes !
Visuels : Portrait : © Clementine Margaine by Dario Acosta ; photos des saluts : © Hélène Adam