Après un spectacle salué à la Seine Musicale en juin 2025 et la sortie, le 2 octobre, d’un nouvel album de la série « J’aime pas le classique mais ça, j’aime bien », accueilli avec enthousiasme par la critique et le public, « Je n’aime pas le classique, mais avec Alex Vizorek, j’aime bien ! » repart en tournée à partir du 12 novembre, au Casino de Paris. L’occasion de rencontrer son directeur musical, le violoniste Luka Faulisi.
Luka Faulisi : Savoir se décrire et se positionner fait aussi partie du travail de l’artiste. C’est important pour les autres, mais aussi pour soi. Je dirais que je suis un jeune violoniste qui s’est toujours intéressé à de nombreux genres et styles musicaux. J’ai été influencé par beaucoup de choses dès l’enfance. Mon père est italien et m’a transmis très tôt son amour de l’opéra. Avec mon premier album, j’ai voulu faire un pas de côté : j’ai une formation classique et j’ai fait mes preuves dans ce domaine, mais j’ai aussi d’autres influences et davantage à exprimer que ce que l’on attend traditionnellement d’un violoniste classique. Mes projets suivants ont prolongé cette démarche.
Yves Braka : Vous avez commencé le violon à trois ans et demi. Comment cet instrument est-il entré dans votre vie ?
Luka Faulisi : Mon père m’a initié très tôt à la musique classique, et mon oreille a été attirée par les œuvres pour violon. Un dimanche, alors que nous passions devant le magasin d’instruments de musique Paul Beuscher, je lui ai fait comprendre que c’était cet instrument que je voulais, en le désignant du doigt.
Luka Faulisi : J’avais des vidéos de David Oïstrakh et de Yehudi Menuhin, et j’aimais les regarder.
Yves Braka : Vos parents sont eux-mêmes musiciens. À l’adolescence, avez-vous eu envie de vous éloigner du violon pour explorer le jazz ou le rock ?
Luka Faulisi : J’ai très tôt consacré énormément de travail et de volonté au violon. J’étais passionné par mes études et par ce que je faisais. J’y voyais déjà un avenir et je me sentais chanceux de pouvoir m’y consacrer. J’aimais aussi d’autres musiques, mais je prenais beaucoup de plaisir dans ce que je découvrais.
Luka Faulisi : J’ai toujours eu le même son. Il a été reconnu assez tôt, notamment par Pinchas Zukerman lorsque j’avais environ dix-huit ans, ainsi que par Sony Classical et IMG. Cette identité m’accompagne. La technique évolue, bien sûr, tout comme les articulations et d’autres aspects liés notamment à l’instrument, mais cette identité sonore était déjà présente lorsque j’étais enfant. Quand je réécoute certains enregistrements de cette époque, j’y entends déjà une ligne, une particularité.
Luka Faulisi : Pas vraiment. La virtuosité est aussi un trait de caractère. Quand on parle de violoniste virtuose, cela ne correspond pas toujours à l’idéal auquel j’aspire, et je ne m’identifie pas particulièrement à ce terme. Mon premier objectif est de susciter l’émotion : transmettre ce qui est écrit dans la partition, ce que la musique raconte. La technique, même chez un très grand virtuose, doit rester au service de la musique.
Luka Faulisi : Je ressens les deux. Le plaisir dépend notamment des personnes avec lesquelles on travaille. En musique de chambre, plus on joue ensemble, plus on apprend à se connaître, y compris en dehors de la scène. Se produire dans un pays que l’on ne connaît pas, devoir donner le meilleur de soi-même et trouver une compatibilité musicale avec le chef et l’orchestre, c’est une autre expérience. Avec les orchestres avec lesquels j’ai collaboré à plusieurs reprises, un esprit de musique de chambre finit par s’installer. C’est tout l’intérêt des collaborations à long terme.
Luka Faulisi : Lorsque je préparais cet enregistrement, je n’avais encore jamais joué les « Quatre Saisons ». Le projet était particulier : il réunissait un excellent producteur (celui de Jonas Kaufmann), une nouvelle salle en Pologne et un orchestre baroque de renom. C’était une occasion à ne pas manquer. Quelques jours après notre rencontre, les musiciens et moi formions déjà une petite famille. Nous partagions la même idée : enregistrer l’œuvre comme la bande originale d’un film sur la nature, une approche rarement tentée de cette manière. Les musiciens connaissaient très bien l’esthétique baroque et un répertoire qui ne se limitait pas à Vivaldi. De mon côté, j’étais entièrement plongé dans la préparation et j’ai évité d’écouter une multitude de versions. Au conservatoire, on apprend souvent qu’il faut jouer telle œuvre d’une certaine manière ; je voulais préserver une approche personnelle.
Luka Faulisi : C’est un domaine que je connais moins et qui correspond moins à mes goûts. Ce qui me passionne actuellement, c’est plutôt le blues, le jazz, le tango nuevo et même la bossa nova, alors que le violon occupe traditionnellement peu de place dans ces genres. C’est un peu mon cheval de bataille. Dans « J’aime pas le classique », j’aborde ces musiques tout en restant dans un cadre classique : des répertoires venus d’autres genres ou d’autres régions du monde sont présentés sous une forme classique. Avec « Somewhere Over the Rainbow », en revanche, nous sommes vraiment passés de l’autre côté de la barrière.
Luka Faulisi : J’ai commencé avec mon premier album, « Aria », en réalisant notamment des arrangements pour violon solo et quintette à cordes. Cette démarche était aussi liée à mon disque consacré aux « Quatre Saisons ». J’avais imaginé un concept autour de ces œuvres : un concert pour chaque saison, dans une région du monde différente. Les arrangements pour violon solo et quintette ont rencontré un vrai succès, sur disque comme sur scène, jusqu’à Tokyo et Varsovie. Ce projet a contribué à mon engagement par Sony pour la tournée « J’aime pas le classique » avec Alex Vizorek. La direction musicale, les arrangements, le jeu en soliste, le choix du répertoire, le format et la présence de jeunes musiciens réunissaient les ingrédients de cette tournée.
L’arrangement est donc à la fois une nécessité et un plaisir. Quand on aime une pièce, on la redécouvre en la travaillant. J’aime beaucoup « Tom and Jerry Show » de la pianiste de jazz japonaise Hiromi Uehara. J’aimais sa version pour piano et je me suis demandé ce que cela donnerait au violon. La première lecture a été magique : ce fut une découverte formidable. Il y a aussi une dimension blues, qui fait revivre au violon un genre auquel il a été associé autrefois. Le travail d’arrangement permet de découvrir sans cesse de nouvelles possibilités d’introduction, d’orchestration et d’harmonie.
Luka Faulisi : Cette fonction offre une liberté presque totale. Lorsque Sony m’a engagé sur ce projet, je devais construire la trame du spectacle et choisir les pièces qui accompagneraient le récit. J’étais au cœur du projet avant même qu’Alex intervienne : j’en ai défini la structure, puis il a écrit le texte par-dessus. C’est un privilège, qui ouvre de grandes perspectives en matière de répertoire. J’ai aussi pu choisir les musiciens, notamment Kim Bernard au piano.

Il faut réfléchir à ce qui peut plaire à un public qui ne connaît pas forcément très bien la musique classique, même si nous accueillons aussi des auditeurs de France Musique ou de Radio Classique. C’est un terrain de jeu où l’on peut tenter des choses, observer ce qui fonctionne et tenir compte des réactions du public. Nous avons, par exemple, imaginé un passage en bossa nova : le pianiste et la contrebassiste ont revisité « Méditation » de Jobim avec une fin plus actuelle. Lors de la première représentation à la Seine Musicale, je ne savais pas combien de temps durerait le texte ; le spectacle a finalement dépassé deux heures et demie. Le public nous a dit qu’il n’avait pas envie que cela s’arrête.
Yves Braka : Le public de ce spectacle est sans doute différent de celui d’un concert symphonique à la Philharmonie. Cela change-t-il votre façon de jouer ?
Luka Faulisi : En tant que jeune musicien de ma génération, je réfléchis beaucoup à ce que devrait être un musicien classique aujourd’hui. On ne peut pas évoluer indépendamment de son époque. Même lorsque je joue un concerto, j’adopte la même approche que pendant cette tournée ou pour le projet des « Quatre Saisons ». Pour la nouvelle génération, il s’agit de concilier la beauté de la musique du passé avec l’esprit et les formats d’aujourd’hui. Il faut être polyvalent et savoir s’adapter sans perdre sa légitimité. Il ne s’agit ni de se retenir parce que l’on joue de la musique de chambre devant des connaisseurs, ni de se lâcher complètement parce que l’on joue devant le grand public. Il faut trouver une ligne de crête pour rester légitime auprès de tous.
Luka Faulisi : Je me sens plus proche des violonistes des années 1920 que de beaucoup de violonistes d’aujourd’hui. Ils réalisaient des arrangements de Gershwin et d’autres compositeurs ; Menuhin a lui aussi ouvert des portes, notamment grâce à ses collaborations. À l’époque déjà, on pouvait parler de crossover. L’histoire de la musique offre de nombreux exemples de cette ouverture.
Je suis peut-être atypique d’un point de vue chronologique, mais je me sens plus proche des violonistes d’il y a cent ans que de ceux d’aujourd’hui. Une certaine rigidité, une forme d’archéologisme musical, s’est installée ces dernières décennies dans la musique classique. Ce phénomène ne concerne pas seulement les violonistes : d’autres musiciens, comme Lucas Debargue, en parlent également. Aujourd’hui, si l’on fait ce que certains artistes faisaient il y a cent ans, on peut nous reprocher de nous éloigner de la musique classique.
Quand je joue du Gershwin, j’utilise bien sûr des éléments et des techniques qui n’étaient peut-être pas ceux de Heifetz. J’essaie presque de jouer comme si j’avais une trompette entre les mains, tout en conservant un son et une technique proches de ceux de ces violonistes. C’est un mélange de modernité et de tradition, qui reste fidèle à une filiation proche de l’école russe.
Yves Braka : On voit aujourd’hui un public important se tourner vers des pianistes qui composent dans un style présenté comme néoclassique. Quel regard portez-vous sur cette tendance et sur la composition ?
Luka Faulisi : J’ai commencé à composer, notamment une pièce pour violoncelle, puis une cadence pour concerto. Je me mets sérieusement à écrire dans différents styles et j’espère que quelques pièces figureront sur mon prochain album personnel. La composition devrait faire partie de l’ADN de tous les interprètes : c’est une activité fascinante.
Aujourd’hui, les moyens dont nous disposons facilitent considérablement la réalisation d’une maquette de ce que l’on compose. Je trouve dommage qu’il n’y ait pas davantage d’enthousiasme pour cela dans notre milieu. On pourrait écrire beaucoup de choses, pourquoi pas une symphonie ou une ouverture, même si cela exige des moyens orchestraux. Il existe des compositeurs dans le milieu classique, mais l’engouement est moins fort que dans d’autres genres.
Le néoclassique suscite un enthousiasme considérable. On peut en produire avec peu de moyens : un clavier et beaucoup de réverbération, par exemple. Cela peut donner le pire comme le meilleur ; certaines pièces sont très belles et très touchantes. Mais, sur le plan harmonique, la tendance peut parfois sembler limitée. Entendre trois accords pendant quatre minutes peut devenir gênant lorsqu’il ne se passe pas grand-chose. Cela reste néanmoins une musique instrumentale qui se situe, dans une certaine mesure, dans le champ du classique.
Luka Faulisi : Je n’en suis pas certain. Pour entrer dans certaines œuvres du grand répertoire, il faut fournir un effort d’écoute supplémentaire. « Daphnis et Chloé » de Ravel, par exemple, demande un véritable engagement. Je ne pense pas que le néoclassique conduise automatiquement à cette écoute. En revanche, la musique de film orchestrale peut constituer une porte d’entrée intéressante : il existe des œuvres phénoménales dans ce domaine, notamment chez John Williams.
Luka Faulisi : Pas du tout. J’ai récemment travaillé avec Thylacine, qui vient du monde de la musique électronique. Le résultat avait quelque chose d’une bande originale : les harmonies avaient été modifiées et des cuivres ajoutés. Cela a bien fonctionné. Je ne dirais pas que je me consacrerais exclusivement à cela, mais c’est une piste intéressante.
On retrouve aussi ce mélange dans les concerts et les bandes originales de films de Hans Zimmer : la musique reste orchestrale, mais des éléments électroniques, comme les basses ou les synthétiseurs, lui donnent une autre dimension. Quand c’est bien fait, cela ne gêne pas ; au contraire, cela enrichit l’ensemble.
Faire dialoguer l’orchestre et l’électronique, la tradition et les sonorités d’aujourd’hui : pour Luka Faulisi, l’essentiel est peut-être là, dans une musique qui reste ouverte sans renoncer à son exigence.
Photo : Dovile Sermoka
Remerciements : Aranja Mousli
Les albums qu’il faut écouter :
La tournée :