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17.10.2026 → 03.01.2027

Planches Contact Festival : à Deauville, images de générations et générations d’images

par Aline Fevre
27.10.2026
Affiche_Planches_Contact_2026

Il faut aller ravir ses yeux à Deauville pour la 17ᵉ édition du festival Planches contact. Une diversité délicieuse de photographies investit la ville autour du thème « Générations ». Un rendez-vous symbolique à l’occasion du bicentenaire de la photographie, qui explore les traces et les mémoires et invite à réfléchir sur les liens qui nous unissent, ce qu’on hérite et ce qu’on transmet. Hier, aujourd’hui, demain : et jusqu’au 3 janvier à Deauville.

Des Franciscaines au Point de Vue, des rues de Deauville au sable de ses plages, la photographie est partout. En spectateur, on se réjouit de la diversité des regards et des pratiques : des travaux de résidence aux grandes rétrospectives, des explorations de la photographie documentaire aux archives familiales. Autant d’invitations à regarder autrement ce et ceux qui nous entourent.

Le thème est simple et immense. Autour de « générations », les photographes pensent l’histoire commune de la région, la traversée des époques, le passage du temps, ce qu’il dépose en nous et ce qu’il en restera. À l’heure où le mot « génération » semble parfois s’entendre comme une brisure, Planches Contact en propose une lecture conciliatrice. Le latin generare signifie produire. Et à Deauville, la production est grande et grandement riche. Le geste photographique devient un lieu où se produit quelque chose de précieux : c’est là que se dépose la transmission, la mémoire et la rencontre.

 

Aux Franciscaines, les histoires familiales ont plusieurs vies

Le parcours commence aux Franciscaines avec la photographe Newshka Tavakolian et Iran, Three Cameras, One Country, qui capture l’histoire d’un pays sur trois générations d’une même famille, la sienne. Son grand-oncle, son grand-père et elle. Une entrée en matière idéale pour célébrer le bicentenaire et ses deux siècles de traces accumulées. À travers un mélange de planches contact, de photographies abîmées, de peinture, d’interventions, Newshka Tavakolian nous fait éprouver un vertige intergénérationnel. Il s’agit pour elle de faire vivre la jeunesse de Téhéran en gardant les traces de ceux qui ont précédé, en explorant son empreinte sur un médium commun et familial. Sur un mur mosaïque, les générations se superposent. Un beau pari pour ouvrir le bal des générations.

© Sandrine Boyer Engel -in situ planches contact-176

Newshka Tavakolian Iran, Three Cameras, One Country© Sandrine Boyer Engel in situ planches contact

 

Ce dialogue de la mémoire se prolonge avec deux photographes d’une même famille, Alain Keler et son fils Léo Keler, dont les travaux Souvenirs d’Honfleur et Doléances proposent deux manières de matérialiser les temps. Alors qu’Alain Keler revient sur les traces de sa jeunesse, au lycée à Honfleur, en revisitant la mémoire des lieux, son fils propose une autre lecture de l’intime, où se mêle le profondément politique. En ouvrant les cahiers rédigés lors du Grand Débat national de 2019 de la région, Léo Keler donne en images des paroles écrites et oubliées. La photographie de Léo Keler se fait porteuse d’espoir pour changer les générations, et cela, en rendant visibles des revendications restées invisibles. L’image, comme un moyen de lutter contre l’abandon politique des écrits.

 

L’art de photographier des fantômes

D’autres travaux abordent la transmission de manière plus inattendue, comme l’enquête saisissante d’Ed Alcock avec The Sorrowful and Immaculate Heart of Mary, sur la jeunesse mystérieuse de sa grand-mère. Enfant, Mary est envoyée à Cowes sur l’île de Wight (jumelée avec Deauville !), les raisons de son départ comme de son retour sont obscures. Le projet se déploie comme un roman policier aux notes de cosy mystery : des coïncidences troublantes, des fragments de passé, une histoire familiale qui force l’enquête. La photographie se fait chez Ed Alcock outil pour explorer les silences familiaux, faire revivre les identités de Mary hier et Mary aujourd’hui, à travers les visages de Deauville, comme à la recherche d’un fantôme… La photographie, si elle ne dissipe pas tous les mystères, permet de recomposer une histoire.

 

Sensibilité(s)

Et puis il y a Tom Wood et son Family Album, une prolongation de son travail Mothers, Daughters, Sisters des années 1970 à 1990 (à retrouver dans le square de Deauville, en tirage pancartes immense). La résidence montre son travail, aujourd’hui, en Normandie. Tom Wood réussit à capturer, à travers des visages anonymes, l’essence d’une génération, grâce à une photographie unique et instinctive qui capte avec tant de justesse l’être humain. On y voit un respect de l’autre, une attention émouvante. Et à côté des photographies, des textes invitent à prendre le temps de lire, pour mieux comprendre, les liens entre les personnes et les histoires qui se dessinent derrière les portraits. « À LIRE ! », Tom Wood insistait sur ces textes. Sa photographie est humaniste et unique en son genre, dans des couleurs à la fois vaporeuses et électriques. Tom Wood nous permet de sentir la présence d’une génération, avec un travail qui a à cœur de mettre l’Autre en lumière.

 

Et pour prolonger la traversée du sensible, place à Olenka Varrasco et La Chica réunies dans le cadre du Prix Swisslife à quatre mains, qui mêlent musique et photographie. Avec Le Chaos qui me redonne la vie. Atlas d’un pays imaginé, on embarque volontiers dans un voyage sensoriel entre sons et vibrations et encens. Des brumes sylvestres, de la créolité et de la mémoire pour nous embarquer à travers les terres de L’Orenoque jusqu’au plateau des Guyanes. La porte des Franciscaines se referme sur un projet qui permet de plonger dans le sensible et l’intime : pour que le documentaire transcende les générations.

 

Génération X, génération Z : à chacun son avenir

Au Point de Vue, le festival fait dialoguer les générations de photographes, avec un retour sur un projet de 1951 lancé par Robert Capa. Génération X est l’un des premiers projets collectifs de Magnum, qui rassemble onze photographes dans quatorze pays sur cinq continents, avec une même idée : chercher à révéler ce que la génération X, la génération d’après-guerre, attend de la vie. La photographie se fait témoin de ce qu’une génération rêve et vit. Et Deauville prolonge ce projet en 2026, avec le travail de Bruce Gilden et Cristina de Middel autour de Génération Z par laquelle ils explorent la jeunesse normande : celle du Cotentin, l’un des territoires les plus nucléarisés du monde, et celle du monde agricole normand. De quoi hérite-t-on et comment se projette-t-on dans l’avenir ?

 

Sur la plage… bien agencée

Et puis il faut se balader sur le sable de Deauville où l’on trouvera une exposition rétrospective de Bruce Gilden et ses portraits crus de la société new-yorkaise avec Facing New-York-Coney Island, à travers quelque quarante tirages monumentaux, impressionnants sur cette tranquille plage. De quoi prendre le large ! La photographie de Bruce Gilden ne cherche pas à adoucir les traits de ses modèles, ils les captent dans ce qu’ils ont de plus imprévisibles.

Bruce Gilden Planches Contact Festival_©Samuel Rouge

Bruce Gilden Planches Contact Festival ©Samuel Rouge

Et plus loin encore sur la plage, des projets portés par la bourse de la Fondation photo4food, comme le réalisme magique des meutes exploré par la photographe en résidence Tina Merandon. Là encore la question des générations se déplace vers celle des relations. Lesquelles choisirons-nous pour notre monde ?

 

On ne peut évidemment fournir qu’un aperçu de cette séduisante programmation. Il faut y aller pour comprendre ce que les photographies et photographes nous apportent d’humanité(s).

 

Visuel : © Affiche Planche Contact Festival