Et si l’ogresse n’était pas seulement une créature dont il faut avoir peur, mais une figure qui permettrait de raconter tout ce que l’on refuse habituellement aux femmes ? Le Bal des ogresses ouvre ses portes le samedi 26 septembre 2026 et se tient jusqu’au 7 février 2027. À l’Institut des Cultures d’Islam, l’exposition propose un hommage à ces figures féminines.
La plupart des figures féminines sont régulièrement représentées. Des sirènes, des méduses, des nymphes, des sorcières… Mais les ogresses, elles, trouvent rarement leur place. Pourtant, elles font l’objet de nombreux mythes et récits dans le monde arabe. Elles sont surtout racontées à travers les voix de celles qui en parlent.
L’exposition se veut alors être un hommage à ces ogresses, avec la volonté de ne pas les figer, mais simplement de les montrer. La diversité des œuvres présentées permet de ne jamais avoir l’impression de regarder une seule histoire ou un seul point de vue. Peintures, photographies, vidéos, musique…les multiples formats font de la créature une figure en mouvement.
Très vite, on comprend que l’ogresse ne se résume pas à être un monstre. Elle concentre surtout les contradictions que l’on projette sur les femmes. Tous les appétits semblent s’y mélanger. L’appétit de nourriture, de désir, de savoir, mais aussi celui lié à la maternité. Une créature qui dérange précisément parce qu’elle refuse de choisir.
Dans l’exposition, un tableau de Nadira Husain vient justement exprimer cette gloutonnerie, directement associée à la figure de l’ogresse. Plein de couleurs et de motifs, il représente des corps d’ogresses composés, de manière abstraite, d’autres corps ou d’animaux. La créature devient alors une figure capable d’absorber, de mélanger et de faire coexister plusieurs identités.
Accepter son appétit, c’est aussi accepter l’autre. À l’ICI, cette idée prend une portée particulière. L’ogresse devient une figure du métissage, capable d’absorber d’autres cultures. Une féminité qui ne se construit donc pas dans la conformité, mais dans le mélange.
Une autre salle, particulièrement touchante, s’intéresse à la maternité. Car comment penser l’ogresse sans qu’elle soit mère ? Mais ici, il ne s’agit pas d’une maternité idéalisée. L’exposition évoque plutôt celle dont on parle trop peu. Le post-partum, la dépression, la douleur et la sensation de ne plus reconnaître son propre corps ou son propre rôle. Dans certains récits, l’ogresse peut d’ailleurs venir troubler le sommeil ou l’énergie de la femme enceinte. Elle devient alors l’incarnation de cette souffrance qui transforme symboliquement la femme en « ogresse ».
Avec le Bal des ogresses, l’exposition féministe ne cherche donc pas à rendre les femmes plus acceptables. Elle montre au contraire ce qui déborde, ce qui dérange, ce qui échappe aux représentations sages de la féminité. Peut-être justement que son intérêt réside dans ce qu’elle refuse de lisser.

L’ICI met également en avant le clip d’une femme trans et racisée, qui dénonce le fétichisme auquel ces femmes sont confrontées. La musique évoque la rencontre entre l’ogresse Aïsha Kandisha, autour de laquelle l’exposition tourne, et Candy Shop de 50 Cent. Ici, l’ogresse devient une figure contemporaine, permettant de questionner les regards portés sur les corps.
L’exposition met aussi en lumière ce « trop féminin » qui finit presque par devenir inquiétant. Une série de photographies de faux ongles, très longs, vient exactement l’illustrer. « Sorcières », « griffes », « rappeuse américaine », « j’aurais pas osé ». Ce qui est considéré comme un trop-plein de féminité devient alors presque monstrueux. Mais qu’est-ce qui fait réellement peur, ces corps, ou le fait qu’ils assument pleinement ce qu’ils sont ?
C’est finalement tout le projet de l’exposition : à travers un processus spirituel, visuel, sonore et alchimique, faire ressortir l’ogresse qui sommeille en chacune de nous. Pas nécessairement un monstre, mais une figure qui peut être à la fois déesse, femme, créature et symbole d’émancipation.
Cette exposition donne ainsi une place à tout ce qui n’en a pas habituellement. L’appétit, le désir, la colère, la maternité difficile, l’identité trans et racisée, le métissage. Tout ce qui ne rentre pas dans une image sage et rassurante de la féminité. Elle rappelle aussi la puissance de ces figures dans les imaginaires arabes.
Les ogresses ne sont donc pas monstrueuses parce qu’elles seraient dangereuses. Elles le deviennent dès lors qu’elles sont trop libres, trop puissantes, trop désirantes ou simplement, trop difficiles à faire entrer dans une définition rassurante de la femme. Et si l’ogresse était finalement moins une créature à craindre qu’une femme que l’on souhaite empêcher d’exister telle qu’elle est ?

Exposition le Bal des ogresses à l’Institut des Cultures d’Islam. Du 26 septembre 2026 au 7 février 2027.
Visuel : © L.B