C’est avec consternation que le monde de l’édition a appris hier qu’Olivier Nora, directeur des éditions Grasset, venait d’être démis de ses fonctions après plus de 25 ans de service. Si les motifs restent à déterminer avec précision, une telle annonce renouvelle le pessimisme ambiant à l’égard des temps à venir, plus que jamais dépositaires des velléités arbitraires des grandes fortunes et actionnaires privés.
Si nous avions su gré à Vincent Bolloré d’avoir permis au paysage audiovisuel français de se débarrasser temporairement de Cyril Hanouna, force est de constater que le milliardaire d’extrême droite n’a visiblement rien perdu de sa frénésie de limogeages. À quelques jours seulement du Festival du livre de Paris, le monde de l’édition apprenait ainsi hier que l’une de ses figures de proue, Olivier Nora, avait été démis de ses fonctions à la tête des éditions Grasset. En poste depuis 2000, il n’aura finalement résisté que peu de temps au rachat du groupe Hachette par Bolloré en 2023, et cède finalement à l’inéluctable raz-de-marée réactionnaire que l’on constate avec effroi, depuis plusieurs années, engloutir les sphères culturelles, politiques et médiatiques. La métaphore marine est d’ailleurs partagée par cette cadre, dont le pessimisme nous est rapporté par Le Parisien : « Son départ est extrêmement inquiétant. Olivier Nora, c’est la droiture incarnée ; c’était un rempart contre Vincent Bolloré. S’il n’est plus là, la digue va sauter ». Le nom du remplaçant ne s’est d’ailleurs pas fait attendre bien longtemps, le plus capitaliste des Bretons ayant porté son dévolu sur son fidèle bras droit Jean-Christophe Thiery ou, pour les intimes, Jean-Christophe Thiery de Bercegol du Moulin – car les particules, c’est comme le reste : à deux, c’est toujours mieux. Membre de Bolloré Média depuis 2001 et fondateur de la chaîne Direct8 (devenue C8 entre-temps), nous comptons donc sur lui pour élever le monde du livre à la hauteur des cimes atteintes ces dernières années par son rejeton télévisuel.
À bien y réfléchir, il est en fait étonnant que Bolloré ait autant tardé à mettre hors d’état de nuire l’une des rares personnes qui pouvaient encore un tant soit peu freiner le ripolinage droitier de ses multiples propriétés. Également rachetée en 2023, Fayard avait par exemple immédiatement muté en bastion idéologique, via notamment la publication d’ouvrages de Jordan Bardella, Éric Zemmour, Alain de Benoist ou Philippe de Villiers. De l’avis général, Olivier Nora constituait jusqu’alors l’ultime rempart face à l’adoption, par Grasset, d’un pareil destin ; son départ étant acté, il faut maintenant s’attendre à une cascade de départs, en plus de ceux déjà annoncés de Sorj Chalandon, Laurent Binet, Laure Adler, Raphaëlle Bacqué ou Pascal Bruckner. (Le lendemain de la publication de notre article, 115 écrivains parmi lesquels Virginie Despentes, Caroline Fourest, Bernard-Henri Lévy ou Frédéric Beigbeder, ont effectivement exprimé via une lettre leur départ de chez Grasset en raison d’une « atteinte inacceptable à l’indépendance éditoriale ».) Ce dernier, qu’il serait pourtant difficile de considérer comme un fieffé gauchiste, a d’ailleurs qualifié cette éviction de « coup de fusil à bout portant contre une des plus vieilles maisons d’édition françaises », validant une fois de plus la théorie selon laquelle une horloge cassée donne deux fois la bonne heure. Quant à savoir de quoi sera fait l’avenir d’Olivier Nora, âgé de 66 ans, certains le voient déjà s’allier avec Arnaud Nourry, ancien PDG d’Hachette mis à la porte en 2021, au sein de la toute jeune maison Les Nouveaux Éditeurs.
Annoncé à brûle-pourpoint au travers d’un communiqué lapidaire à l’AFP, ce renvoi soudain nous laisse encore dans l’incertitude quant aux raisons profondes qui l’ont motivées. Il semblerait toutefois que l’arrivée mouvementée de Boualem Sansal chez Fayard il y a un mois et la publication prochaine de son nouveau livre, La Légende, soient en cause ; en effet, la brouille serait née d’une divergence entre l’éditeur, qui planchait sur une parution en novembre, et l’auteur, soutenu par le comité de direction, et pour qui les relectures étaient inutiles pour un ouvrage annoncé prêt à « sortir demain matin ». On devine aisément l’intérêt politique des principaux intéressés à faire paraître le plus vite possible un roman qualifié de « livre de guerre » contre « l’invasion islamiste », a fortiori à un an des élections présidentielle et dans un contexte où la droite radicale tente à tout prix de se draper des oripeaux de la droiture morale et intellectuelle. Sans doute l’immixtion imposée de l’écrivain algérien au sein de son catalogue avait-elle suffi à contrarier Olivier Nora, que l’on devine mal s’accommoder d’un habitué des plateaux de CNews qui pestait il y a encore quelques jours aux côtés de Philippe de Villiers contre l’« atmosphère de fin de règne, de fin de civilisation » qui plane selon lui sur la France. Désormais copains comme cochons, on attend avec impatience de leur part un spectacle au Puy du Fou, voire la formation d’un trio avec Nicolas Sarkozy, lui aussi récemment sorti de prison et que l’on imagine prêt à rejoindre les rangs de la poussée conservatrice en marche.
Rien ne confirme toutefois qu’il s’agit là des vraies raisons de cette décision, L’Express rappelant effectivement que « d’autres sources indiquent que ce licenciement n’a aucun lien avec la publication à venir du prochain livre de l’écrivain Boualem Sansal ». Quoi qu’il en soit, ce nouveau coup de boutoir envers l’autonomie du monde de l’édition sonne comme un nième rappel de sa fragilité face aux puissances financières qui le gouvernent, d’autant qu’il intervient, comme dit plus haut, trois jours seulement avant le coup d’envoi du Salon du livre. Même si le récent succès du festival (dont le directeur nous a consacré une interview, publiée ce matin) nous donne des raisons d’espérer un sursaut de la profession envers sa saisine par des organismes privés, il n’empêche que la privatisation effrénée du secteur culturel dans son entier ne semble subir aucun coup d’arrêt. Un simple coup d’œil au graphique constitué par Le Monde diplomatique suffit à étayer ces craintes, et nous pousse à envisager au plus vite des formes sinon de résistance, du moins de subversion d’un système dont on constate la logique implacable jour après jour, et qui ne laisse aux artistes que deux choix : l’acceptation de cette hégémonie ou la marginalité. Comme beaucoup d’autres, Sansal ne semble pas avoir tergiversé bien longtemps, et continue de creuser le sillon entamé par tous ces romanciers, philosophes et intellectuels en goguette, dont La Fontaine aurait dit qu’ils préfèrent la position du chien, entretenu mais soumis, à celle du loup, que la liberté ne nourrit malheureusement pas. Et les autres, me direz-vous ? Une fois encore, nous laisserons la réponse et le mot de la fin à Céline, et ses Entretiens avec le professeur Y : « Au total, si vous regardez bien, vous verrez nombre d’écrivains finir dans la dèche, tandis que vous trouverez rarement un éditeur sous les ponts… n’est-ce pas cocasse ? »
Visuel : ©Magali Cohen / Hans Lucas