Dans La Légende, publié le 2 juin chez Grasset, Boualem Sansal revient sur son année de détention en Algérie et exprime une profonde amertume envers Gallimard. L’auteur met notamment en cause la gestion de son affaire par son éditeur historique, tant pendant sa captivité qu’après sa libération.
Quelques jours après la publication de La Légende, récit de sa détention en Algérie paru chez Grasset, Boualem Sansal voit son ancien éditeur sortir de sa réserve. Dans un communiqué particulièrement ferme, Gallimard répond point par point aux accusations formulées par l’écrivain et rejette l’idée d’un abandon ou d’une stratégie imposée durant son incarcération.
La rupture entre Boualem Sansal et son éditeur historique prend désormais la forme d’un affrontement public. Après vingt-sept années de collaboration avec Gallimard, l’auteur franco-algérien a choisi de publier La Légende chez Grasset. Un livre écrit « en quarante jours, dans l’urgence », qu’il présente comme un « livre de combat » contre le régime algérien, mais qui contient également de sévères critiques à l’encontre de ceux qui l’ont accompagné pendant sa captivité.
Dans ce récit consacré aux douze mois passés dans les prisons algériennes, l’écrivain de 81 ans accuse notamment les dirigeants de Gallimard de l’avoir abandonné à son retour en France. Il affirme avoir été « mis à la rue » comme « un SDF » après avoir quitté l’appartement mis à sa disposition par son éditeur et écrit : « Ceux qui m’aimaient, m’admiraient et me flattaient ont été les premiers à me cracher dessus. »
Face à ces accusations, la maison d’édition a diffusé un texte intitulé Derrière la légende. D’emblée, Gallimard réfute toute volonté de nuire à son ancien auteur : « Aucune cabale n’est orchestrée contre lui. »
L’éditeur affirme avoir accompagné Boualem Sansal dès son retour à Paris, en lui fournissant un logement, des services à domicile et une aide administrative pour réactiver ses comptes bancaires. Il conteste également la description d’une situation de précarité : « Boualem Sansal n’était ni « SDF » ni « sans le sou » lorsqu’il a libéré l’appartement des Éditions Gallimard le 3 mars. »
Le communiqué rappelle notamment que l’écrivain disposait des revenus générés par ses ouvrages, qu’un versement complémentaire lui avait été accordé par la maison d’édition et qu’il avait déjà perçu les 200 000 euros du prix Cino-del-Duca.
L’autre point de friction concerne la période d’incarcération de l’écrivain en Algérie. Dans La Légende, Sansal reproche à Gallimard d’avoir privilégié une approche diplomatique auprès des autorités algériennes plutôt qu’une confrontation plus directe.
L’éditeur dément avoir dicté la moindre ligne de conduite à son auteur : « Boualem Sansal ne s’est pas vu imposer une stratégie de défense à l’égard de la justice algérienne, mais a bien décidé de lui-même (…) de renoncer à se pourvoir en cassation afin de faciliter l’obtention d’une grâce présidentielle. »
La formule la plus marquante du communiqué résume la position de la maison : « L’addition des approximations et des ellipses ne fait pas une vérité. Mais elle édifie une légende. »
Au-delà de la polémique éditoriale, La Légende constitue avant tout le témoignage d’un homme marqué par son emprisonnement. Arrêté en novembre 2024 à son arrivée à Alger, Boualem Sansal raconte une plongée dans ce qu’il appelle « Absurdie », décrivant un système judiciaire arbitraire et un régime incapable, selon lui, de se réformer.
« L’Algérie n’a pas réussi sa libération, confisquée dès l’aube de l’indépendance. Elle n’a pas réussi sa reconstruction, sabotée par l’idéologie et la prédation », écrit-il.
Le livre retrace les interrogatoires, la vie carcérale, la maladie, mais aussi la solidarité entre détenus. C’est dans cet univers clos qu’émerge la notion de « légende », surnom donné à l’écrivain en prison et symbole d’une résistance morale face à l’arbitraire.
La controverse entourant son changement d’éditeur et les tensions avec Gallimard n’ont pas empêché le livre de rencontrer son public. Porté par une importante campagne médiatique, La Légende s’est écoulé à 17 000 exemplaires lors de sa première semaine en librairie.
Gallimard, tout en exprimant sa « tristesse » face aux accusations de son ancien auteur, affirme conserver « le sentiment du devoir accompli » auprès d’un écrivain dont la maison continue de saluer « le courage de son engagement contre l’islamisme » et « l’universalité de son œuvre ».
Derrière cet échange de communiqués et de reproches se joue aussi la fin d’une relation éditoriale de près de trois décennies. Une séparation dont La Légende apparaît désormais comme le dernier chapitre, ou le premier épisode d’un conflit appelé à se poursuivre sur le terrain médiatique.
Visuel : Boualem Sansal, Creative Commons.