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“Nous ne nous tairons pas” : quand parler contre l’extrême droite devient un acte politique

par Louna Bonnin
01.10.2026
Manifestation contre l'extrême droite à Lyon en 2024

Le 30 septembre 2026, 160 artistes, sportifs, universitaires et associatifs publient dans Le Nouvel Obs une tribune intitulée « Nous ne nous tairons pas face à l’extrême droite ». Ils réagissent aux attaques visant plusieurs personnalités, dont Teddy Riner et Kylian Mbappé, après leurs prises de position contre le Rassemblement national. Mais la tribune questionne également sur ce que devient le débat public lorsque prendre position expose à des attaques.

Une parole qui déclenche des attaques

Kylian Mbappé, Teddy Riner, Paul Mirabel ou encore Adèle Exarchopulos ont chacun exprimé leur inquiétude sur ce que deviendrait la France si elle était gouvernée par l’extrême droite. C’est dans ce contexte que la tribune naît. Les signataires estiment que ces prises de parole auraient dû relever d’une « pensée banale », pourtant, elles ont déclenché « des attaques immondes contre chacune de ces personnalités », écrivent-ils.

 

Les réactions ne sont pas restées limitées au débat politique. Les réseaux sociaux ont été le lieu d’attaques visant particulièrement Teddy Riner, au point de conduire la justice à ouvrir une enquête pour des faits à caractère raciste. Sur CNews, Pascal Praud a par ailleurs annoncé qu’il égrènerait désormais chaque jour les noms des artistes et sportifs prenant position contre le Rassemblement national.

 

La prise de parole devient alors elle-même un sujet de tension, susceptible d’exposer ceux qui s’expriment. Les propos d’une personnalité publique ne sont plus discutés pour ce qu’ils disent. Ceux qui les tiennent peuvent être pris pour cible.

 

La tribune dénonce également des « assignations identitaires » visant notamment Kylian Mbappé et Teddy Riner. Selon les signataires, leur origine ou leur identité seraient utilisées pour remettre en cause leur légitimité. C’est précisément à ce moment-là que le sujet dépasse la question de savoir si un sportif ou un artiste devrait parler politique.

 

Mais, à partir de quel moment la polémique devient-elle une forme d’intimidation ? Et quel est l’impact de cette pression dans le débat public ?

 

Les signataires répondent eux-mêmes à cette question : « Face à cette offensive qui empeste le racisme et l’intimidation, nous disons collectivement ceci : nous ne nous tairons pas. »

 

 

Qui fixe les limites du débat ?

Le problème posé par la tribune touche à la place occupée par l’extrême droite dans le débat public.

 

Car pendant que certaines personnalités doivent justifier leur prise de parole, le Rassemblement national poursuit son implantation institutionnelle. À l’issue des élections sénatoriales du 27 septembre, le RN et son allié de l’UDR disposent désormais d’assez de sièges pour constituer, pour la première fois, un groupe au Sénat. Le parti, qui n’avait jusqu’ici que trois sénateurs, en compte maintenant neuf de plus, auxquels s’ajoutent trois élus UDR.

 

Cette progression ne signifie pas une majorité RN au Sénat, mais elle traduit une implantation institutionnelle supplémentaire du parti, à quelques mois de la présidentielle de 2027.

 

Le contexte donne donc une autre portée à la tribune. La question n’est plus seulement de savoir ce que l’extrême droite pourrait faire si elle arrivait au pouvoir. C’est aussi de regarder ce que sa progression change déjà dans l’espace public.

 

Car une situation paradoxale apparaît. On reproche à des artistes ou à des sportifs de « faire de la politique » lorsqu’ils expriment leur opposition ou leur inquiétude face à l’extrême droite. On leur demande de rester dans leur « rôle ». Mais dans ce cas, qui est autorisé à intervenir dans le débat politique ? Sur quels sujets ? Et qui en détermine les règles ?

 

C’est précisément ce que revendique la tribune. Ses signataires affirment : « nous ne nous excuserons pas d’alerter sur les dangers de l’extrême droite » et revendiquent leur droit à dénoncer le racisme, l’antisémitisme, l’islamophobie ou la xénophobie. Ils refusent également que certaines caractéristiques personnelles puissent déterminer la légitimité d’une parole.

 

Pourquoi faudrait-il s’excuser de contester certains discours devenus de plus en plus présents dans le débat public ? Et surtout, que devient le débat démocratique lorsque certains commencent à anticiper les attaques avant même de prendre la parole ?

 

Dans un débat politique, les prises de position peuvent évidemment être contestées. Mais lorsque les attaques personnelles, les menaces ou les campagnes de harcèlement deviennent une conséquence prévisible de la prise de parole, le risque est que la polémique finisse par produire du silence.

 

 

Quand la réponse devient collective

Après avoir dénoncé les attaques visant les personnalités qui se sont exprimées, les signataires élargissent leur propos à tous ceux qui pourraient être confrontés à la même situation.

 

« Nous voulons travailler, créer, penser, circuler, nous aimer », écrivent-ils. Ils revendiquent la possibilité de vivre « sans avoir à justifier notre nom, notre couleur de peau, notre religion ou notre absence de religion, notre genre ou la personne que nous aimons ». Et surtout, ils refusent de vivre « dans la crainte, la discrétion ou le secret ».

 

La réponse de la tribune n’est pas de demander à chacun de parler plus fort individuellement. Elle repose au contraire sur le collectif : « Ne pas laisser seules celles et ceux, célèbres ou anonymes, qui subissent attaques, insultes et menaces ». Finalement, les signataires revendiquent le fait de rester des « citoyennes et citoyens fiers de leurs idéaux et libres de leurs paroles. »

 

Visuel : © Pancarte d’une manifestation contre l’extrême droite à Lyon en 2024