Alors que la pluie s’abat sur le dernier jour du Festival d’Avignon, nous avons eu la chance de découvrir ce petit bijou, qui prendra ses quartiers de printemps au Nouveau Théâtre de Montreuil en 2027.
Le cadre de scène est constitué de rideaux blancs. Salim Djaferi attend dans un coin que le public finisse de s’installer. La température est moite, les éventails s’agitent. Il sourit aux spectateurices qui passent devant lui. Et puis ça commence. Il va nous raconter comment, lors d’un séjour en Algérie, il a découvert les cités construites par la France à l’époque de la colonisation. Les immeubles étaient un modèle de ségrégation. D’un côté, les colons, les Français, possèdent de belles baies vitrées ; de l’autre, les indigènes, les colonisés, les Arabes, n’ont que de minuscules ouvertures carrées. Carré : l’élément géométrique est lancé. Dans ce spectacle, il ne sera question que de géométrie, notamment des rectangles à l’horizontale et à la verticale.
Alliant la conférence performée et la danse, Salim Djaferi signe de ses bras les routes qui séparent, par un périphérique, les bons et les mauvais, les riches et les pauvres. Un poignet va dans un sens et c’est le centre de la ville ; dans l’autre, c’est « encore plus loin ». Le performeur nous raconte son histoire, personnelle, à partir de ses archives familiales. Il retrace le « parcours résidentiel » de sa mère — le nom du père n’est jamais mentionné —, de Marnia, en Algérie, jusqu’à la rue de la Smala (véridique), à Sevran. Son enquête mêle des sources intimes et le travail de plusieurs chercheur.e.s, dont Fatiha Belmessous, qui travaille sur la politique du logement, l’analyse critique de l’action publique, les vulnérabilités résidentielles, les catégorisations et le peuplement, ainsi que Janoé Vulbeau, spécialiste de sociologie urbaine . Armé de ses archives familiales et universitaires, Salim Djaferi comprend et transmet que le racisme est une construction, au sens béton du terme.
Dans sa scénographie, les boîtes de classement, toutes blanches, commencent à prendre de l’épaisseur. Elles étaient invisibles, mais maintenant qu’il en sort des documents, elles deviennent des preuves d’une décision politique menée sur plusieurs décennies. On apprend que les critères ethniques existaient, que des citoyen.ne.s français.e.s sont classé.e.s selon l’origine de leurs parents ou de leurs grands-parents. Lui, sur scène, amène de la douceur, de l’humour même, pour nous accompagner devant cette violence administrative. Le centre de son histoire, et de fait de l’histoire de Bâtir, se déroule au cœur de la cité de Beaudottes, à Sevran toujours, de sa construction à sa déconstruction.

Le sujet de Bâtir est bien moins la construction des grands ensembles d’habitation afin d’accueillir la main-d’œuvre bon marché venue d’Algérie pour les construire que celui du racisme systémique. Il faut fuir la cité pour s’en sortir, mais s’en sort-on un jour vraiment lorsque l’on n’est pas français depuis plusieurs générations, bien enraciné dans un terroir adorable ? La pièce répond à cette question par la négative. L’artiste vit désormais dans l’hyper-centre de Bruxelles, au cœur de la communauté queer de la ville. Est-ce que cela suffit à le protéger du racisme ? Non. Alors il casse, en bonne compagnie, les vieux bâtiments de la cité, il les explose même, et assume que l’on peut transformer un sale geste en beau geste.
On ose ? Oui, Bâtir est un spectacle très bien construit, élégant et puissant, qui touche et sidère.
Visuel : Bâtir, Salim Djaferi, 2026 © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon