Contrôles au faciès, discriminations à l’embauche ou au logement : les chiffres sur le racisme en France tombent régulièrement, sans jamais vraiment dire ce que ça fait de le vivre. C’est ce point aveugle que vient combler « Aux origines », l’exposition qui vient d’ouvrir au Palais de la Porte Dorée. Là où le Musée national de l’histoire de l’immigration travaille d’ordinaire l’histoire des migrations à travers ses collections permanentes, il choisit ici un autre dispositif : confier le récit du racisme à ceux qui le subissent. Des artistes contemporains y croisent leurs œuvres avec des études et statistiques, et le point de vue s’inverse — ceux qui étaient regardés deviennent ceux qui regardent et qui racontent.
Santé, logement, rapports avec la police, éducation, emploi, religion, sport : aucun terrain n’est laissé de côté. Comment se construisent les stéréotypes, et comment influencent-ils nos vies dès l’enfance ? Une réalité souvent sourde et invisible, que l’exposition force à regarder en face.
Le néon rouge scintille en lettres majuscules dans la première salle du Palais de la Porte Dorée. À travers cette phrase prononcée par Brice Hortefeux en 2009, alors ministre de l’Intérieur, à propos d’un militant d’origine maghrébine, l’artiste nigérian Emeka Ogboh révèle la violence dissimulée dans les mots du quotidien.
Le néon, lumière vive qui révèle et rend visible ce qui devrait rester dans l’ombre, dénonce et met en lumière le racisme.
La première partie « Défaire l’ordre du regard » essaye de répondre à la question « D’où vient le racisme ? » et convoque des images héritées de l’esclavage et de la colonisation. Selon Farah Clémentine Dramani-Issifou, la commissaire de l’exposition, « cette période historique a fabriqué le regard discriminant et la hiérarchisation des peuples toujours prégnants aujourd’hui ». Le Palais de la Porte Dorée, construit pour l’Exposition coloniale de 1931, porte la trace de cette histoire. Il s’est construit avec des récits qui ont servi à justifier l’exploitation des territoires et des populations colonisés.
Avec « Mama Whita – A la française », les sœurs Chevalme reproduisent un salon bourgeois qui évoque confort et élégance à la française, mais vus de plus près, ces objets sont décorés de scènes liées à la colonisation. L’installation révèle ce sur quoi les autorités occidentales se sont assises pour avoir un certain niveau de confort, et révèle une réalité longtemps dissimulée derrière les apparences du quotidien.
Cette section montre l’importance des images et comment ces idées racistes se sont transmises à travers les publicités, les expositions, le cinéma, ou encore les sciences.
La deuxième partie « Droits empêchés » pourrait être baptisée « Chiffres à la clé ». Ici, on revient sur le racisme systémique des institutions, et tout le circuit des discriminations qui s’additionnent tout au long d’une vie. Les grandes scènes de la vie sociale et les droits d’accès (logement, emploi, etc.) sont passés au crible au travers d’études (celles du Défenseur des droits, de l’INED, les testings de SOS Racisme ainsi que le programme européen UNDETERRED).
Dans cette section, les œuvres entrent en dialogue avec les chiffres. Là où la recherche scientifique éclaire les mécanismes et les conséquences des biais discriminatoires, les œuvres donnent accès à des expériences et à des points de vue rarement entendus dans l’espace public.
L’œuvre 17.10.61 des sœurs Chevalme évoque la répression meurtrière par la police française d’une manifestation organisée à Paris. Elle rappelle que les jeunes hommes perçus comme noirs ou arabes ont jusqu’à vingt fois plus de probabilités d’être contrôlés par la police que les autres. Pour évoquer l’inégal droit à la ville, Caravanes sous deux cyprès de Gabi Jimenez, inspirée d’un célèbre tableau de Van Gogh, représente des caravanes, symbole de la vie des Roms et des gens du voyage.
Et maintenant qu’est-ce qu’on peut faire ? Comment imaginer d’autres manières d’être au monde, sans racisme ni discrimination ? Les artistes de la dernière section « L’Assemblée des vivants » explorent des formes de résistance à l’assignation identitaire et imaginent d’autres façons de vivre ensemble.
On ressort de « Aux origines » avec une sensation particulière : celle d’avoir vu, pour une fois, des chiffres prendre un visage et un corps. Le néon rouge de la première salle continue de clignoter dans la mémoire. Ce parcours ne se contente pas de prouver que le racisme existe, il en donne la texture, l’épaisseur, et finit par s’adresser directement à qui regarde. En mêlant création artistique et réflexion sociale, « Aux Origines, regards croisés sur le racisme et les discriminations » propose une réflexion collective pour défaire nos automatismes et invite chacun à questionner son propre regard.
« Aux origines, Regards croisés sur le racisme et les discriminations »
Du 5 juin au 23 août 2026
Plein Tarif : 12€ / Tarif réduit : 9€
Du mardi au vendredi, de 10h à 17h30 ; samedi et dimanche de 10h à 19h
Visuel : © Jane Evelyn Atwood