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L’affaire Thélyson Orélien et la place croissante des machines dans le jugement de l’art

par Aline Fevre
20.10.2026
Thélyson Orélien

Le roman de Thélyson Orélien C’était ça ou mourir, fait les gros titres de la rentrée littéraire. Tout commence le 21 septembre, lorsqu’un compte anonyme sur X nommé « Balance ton Claude » accusait l’auteur d’avoir utilisé l’intelligence artificielle. Une seule accusation suffit pour paralyser la rentrée littéraire. Que vaut la parole d’un écrivain face à la soi-disant efficacité des machines ? Et qui se cache derrière elles ?

Le procès mécanique d’un écrivain

Le 13 octobre, Thélyson Orélien sort du silence et reconnaît le plagiat qui concerne des textes antérieurs, mais conteste l’utilisation de l’IA pour l’écriture de C’était ça ou mourir. Il soutient qu’aucune phrase n’a été créée par une machine : « pas plus que le sens ou l’ordonnance d’un récit qui vient de mes tripes ». Son roman, il le commence à l’automne 2017 « sur un coin de table » au Québec, où il vit depuis 2010 après avoir quitté Haïti, et produit un premier jet en 2019.

Le roman raconte des migrations, des expériences humaines, à travers une langue juste et riche de créolisation. Ce roman, c’est donc le sien mais aussi « celui de tous les miens », selon lui. Une histoire profondément plurielle et nécessaire, dont l’auteur est indissociable. En contestant son œuvre, on conteste non seulement sa « qualité d’écrivain mais [s]on humanité ».

Ce qui dérange, c’est surtout que l’accusation a immédiatement été comprise comme preuve. Et rien ne semble plus crédible face à la preuve efficace, systématique d’un logiciel. Tout se passe comme si les machines produisaient des preuves décisives et rendaient la parole des écrivains moins crédible. Les écrivains font depuis toujours l’expérience de critiques, de soupçons d’imposture et d’originalité. Mais ici, la parole de l’écrivain se voit confisquer toute valeur. Que le geste humain soit mis à l’épreuve et à la preuve par un logiciel questionne. La littérature demande du temps, de l’émotion, une rencontre humaine : la rapidité avec laquelle une machine peut démasquer un écrivain va de pair avec la rapidité du procès qu’on lui intente ensuite. Et l’accusation a été rapide et rapidement démesurée. Thélyson Orélien affirme qu’il ne s’agit plus seulement d’une critique mais d’un « lynchage médiatique », entre menaces et harcèlement raciste.

 

Derrière les machines…

Le compte « Balance ton Claude », d’abord anonyme, a récemment fait tomber son masque. Derrière ce « projet collectif » se trouve Samuel Fitoussi, essayiste et chroniqueur notamment pour le Figaro. Il défend le projet en rappelant son inquiétude pour l’intelligence artificielle qui risque de provoquer la disparition des lecteurs et de l’écriture humaine. Une inquiétude légitime mais qui paraît assez étrange pour un homme associé au fonds d’investissement Frst, qui finance des start-ups d’IA.

Si la machine fournit la preuve, on peut quand même questionner le geste de celui qui décide de l’allumer. Pourquoi sélectionner ce texte en particulier ? Les machines ne sont pour le moment pas capables de sélectionner ce qu’elles analysent : la décision humaine reste derrière la technique. Et c’est là que se trouve toute l’ambivalence de l’affaire Thélyson Orélien. La machine, si elle produit une preuve, n’est pas neutre, car elle repose sur une succession de décisions humaines qui s’inscrivent dans un contexte culturel et politique particulier.

 

La machine comme juge de l’art

Les usages de l’intelligence artificielle doivent être interrogés à l’heure où elle prend le pas sur la création humaine. Mais les logiciels ne peuvent tenir lieu de tribunal. La confiance envers les écrivains ne peut se construire sur l’autorité d’une machine et il semble difficilement concevable qu’aujourd’hui un artiste ait à affirmer : je crée, je suis l’auteur de mon livre, je peux prouver que je l’ai écrit. Et condamner l’usage de l’intelligence artificielle par l’utilisation d’un logiciel, seul, semble assez contradictoire, car cela signifie que l’on s’en remet au jugement d’une machine, apparemment plus efficace, plus vrai, que celui d’experts de la littérature.

En cherchant à se prémunir contre les textes produits par des machines, on en vient paradoxalement à leur accorder un poids conséquent dans le jugement littéraire : l’émotion qui accueille la lecture, les interrogations qui nous traversent face à un texte, tout ce qui est précieusement humain devrait avoir plus de poids que des démonstrations mécaniques. Que les humains puissent encore juger eux-mêmes de ce qui est humain, c’est tout l’enjeu de l’affaire Thélyson Orélien.

Visuel : © Wikimedia Commons