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Décès du songwriter irlandais Glen Hansard. Un clap de fin aussi soudain que tragique

par Benoit Legemble
04.08.2026

Depuis quatre décennies, Glen Hansard n’a eu de cesse de chanter nos défaites intimes et nos grandes espérances. Son absence laisse toute l’industrie musicale et son public de toujours inconsolables. Mais de qui le compositeur et interprète du monumental « Falling Slowly » est-il le nom? D’un compositeur au talent indéniable.

Originaire du comté de Wicklow, il s’est échiné à dire et sonder sans fard ni trompettes nos lignes de failles au gré de mélodies épurées et de balades folk intemporelles – non sans arpenter la lisière d’un rock’n’roll qui semblait combiner à merveille avec sa voix puissante et rocailleuse. Chantre d’une musique authentique, sans filtres ni filets, Glen Hansard aimait tout aussi bien jouer devant un parterre de fans acquis à sa cause que partager dans l’anonymat des sessions musicales improvisées dans un pub avec des inconnus venus partager la grâce d’un moment éphémère. C’est ce que les irlandais appellent entre eux un seisiún.

Une guilde de musiciens endeuillée

L’annonce de son décès brutal, à seulement cinquante-six ans, dans un accident de moto survenu dans la nuit de mercredi à jeudi, a laissée toute une communauté endeuillée. C’est qu’à travers lui s’éteint l’un des derniers griots irlandais – comptant comme l’une des figures de proues d’une musique qui s’exporte à l’international, avec Damien Rice et U2. Bien plus qu’une nation, c’est toute une guilde de musiciens qui est endeuillée devant sa disparition. Mort prématurément, Hansard était un troubadour donnant ses lettres de noblesse aux amours malheureux. Son legs à la folk music est immense, et si certains titres pouvaient faire croire qu’on était face à un écorché vif – comme c’est le cas notamment avec « Say It To Me Now » (littéralement : « Dis-Le Moi Maintenant ») – ou encore avec le titre « Bird Of Sorrow » (qu’on pourrait traduire par « Oiseau de Chagrin »). À chaque fois, il s’agit de narrer un couple en proie aux affres d’une séparation inéluctable. Mais plus encore, nous sommes ici bien plus en présence de ce je-ne-sais-quoi qui dépasse la simple saillie poétique qui contribuera largement à le faire connaître du grand public. En effet, on est bien là en présence d’une œuvre protéiforme et foisonnante, levant le voile sur une discographie entrée dans la postérité en seulement dix albums. Preuve est donc faite ici qu’on a affaire à une incandescence artistique qui échappe à l’écueil du temps qui passe.

Portrait de l’artiste en jeune homme

Esquisser son portrait, c’est accepter d’être emporté dans un tourbillon artistique. Glen Hansard a toujours beaucoup joué. Toujours beaucoup donné de sa personne. Il ne s’est jamais économisé. Très tôt, il décide d’arrêter l’école à l’âge de treize ans, faisant sienne la guitare de son oncle laissée à bonne distance pour susciter une vocation chez l’adolescent. Lui, le gamin de Ballymun, dans la suburb populaire de Dublin, apprend tout seul à jouer dans sa chambre, à partir d’une cassette comportant les meilleurs titres de Bob Dylan. Glen est sous le choc. À mi-chemin entre des morceaux traditionnels et d’autres nimbés de blues, cet opus magnum du compositeur de Blowin’ In The Wind et The Time They Are a-Changin’ jouera un rôle central dans la formation de l’artiste prêt à éclore et à exposer sa tessiture puissante et sans égale auprès de la critique des passants arpentant Grafton Street. Glen sait très tôt que c’est sur ces pavés qu’il joue son avenir. C’est d’ailleurs dans la rue qu’il rencontrera les membres de son premier groupe significatif, The Frames, avec qui il a continué à se produire dans tout ce que Dublin et sa périphérie peuvent compter de salles de concerts et de rades prompts à attirer un public de connaisseurs ou d’auditeurs à conquérir. Les années passent et Glen pense de plus en plus à sa carrière solo. Il est alors repéré pour jouer le rôle d’un musicien dans l’adaptation du roman de Roddy Doyle, The Commitments. Il bénéficie alors d’un succès d’estime, et s’approprie le patrimoine littéraire national, comme lorsqu’il s’attache à vêtir le célèbre poème « On Raglan Road » de Patrick Kavanagh d’une parure musicale hors des affres du temps qui passe, quelque part aux confins du sublime.

Remarqué par un public d’amateurs de plus en plus vaste, Hansard devra attendre 2007 et sa participation au film musical Once, aux côtés de l’interprète et compositrice tchèque Markéta Irglová, pour asseoir sa renommée à l’internationale. Tournée avec un budget famélique, cette idylle entre deux musiciens étrangers l’un à l’autre mais que le goût pour l’harmonie rassemble, rencontrera un succès immédiat et retentissant auprès du grand public. D’autant que la bande originale du film est du fait des deux artistes. Ensemble, ils gagneront l’Oscar de la meilleure musique de film. La même année, ils seront récompensés au festival de Sundance et seront récompensés aux Grammy Awards. Autant dire que la voie royale leur est grande ouverte. On pourrait tout autant gloser sur la relation naissante durant le tournage entre Markéta et Glen, mais cela manifeste peu d’intérêt, quand seule l‘œuvre seule entre en compte.

La BO de ce qu’on pourrait considérer comme une comédie musicale des temps modernes comporte bien d’autres pépites que « Falling Slowly ». On pourra citer l’envoûtant « When Your Mind’s Mades Up », ou encore « All The Way Down » et la folk très celtique de « Broken Hearted Hoover Fixer Sucker Guy », aux paroles intraduisibles pour les oreilles chastes. La suite de sa carrière est jalonnée par le duo qu’il forme avec Markéta, sobrement baptisé The Swell Season, entièrement marqué par un sens aigu des harmonies vocales – et ses albums studios au cours desquels Glen Hansard s’ouvre à de nouvelles sonorités, incluant une patine rock comme l’introduction de cuivres sur l’album Didn’t He Ramble.

L’âge d’or

Artistiquement, c’est à peu près à cette période qu’il commence à tourner aux États-Unis, aux côtés de son ami de toujours, le leader de Pearl Jam : Eddie Vedder. Glen Hansard viendra d’ailleurs partager la scène avec lui, et enregistrera même une balade intitulée « Sleepless Nights », sur l’album sobrement intitulé Ukulele Songs de Vedder. Encore une fois, la magie opère. L’appétence de Glen Hansard pour le rock est légitime, mais c’est bel et bien dans le registre de la folk épurée que l’artiste excelle. Preuve en est lorsque les deux chanteurs reprennent ensemble le joyaux « Song of Good Hope » de Hansard ou « Society » de Vedder sous la forme d’une mélodie chantée avec soin par deux voix répétant la même mélodie en décalée jusqu’à performer et n’en former qu’une. Encore une fois, Glen Hansard brille par son talent. Il sait s’effacer lorsqu’il chante avec d’autres, humblement. Ce qui est la marque des plus grands. En concert, par contre, il lâche les chevaux et fait entendre à son public cette particularité qui le distingue des autres depuis toujours : il a du coffre. Et c’est même un doux euphémisme que de dire cela. Qu’il s’agisse de morceaux comme « My Little Ruin » ou de « Her Mercy », à chaque fois Hansard tient haut la note. Et longtemps.

Transmission

Après huit albums studios, Hansard souhaitait enregistrer deux soirées live qui feraient office de « best of », sobrement intitulé Don’t Settle (« Ne te résigne pas »). Ainsi donc, deux captations à la Funkhaus de Berlin en seulement deux soirées, comme si le titre du second volume, « Transmission », avait quelque chose de prémonitoire. Le premier volet est survolté, quand le second fait place à un Glen Hansard plus intime, comme lorsqu’il entonne devant un parterre conquis – dans un silence quasi-religieux, des chansons qui ont fait sa notoriété, comme « McCormack’s Wall » ou « High Hope ». À travers ces deux opus, il s’agit de donner à voir un musicien qui fait le bilan sur une carrière déjà bien remplie. La question de l’héritage après plus de quarante ans de carrière se pose légitimement.

Qu’on ne s’y trompe pas : les deux volumes de Don’t Settle sont une hydre à deux têtes pour quiconque souhaite pénétrer les arcanes de poétique du poète et compositeur de Dublin et sa banlieue. Généreux, Hansard l’a toujours été, sur scène et dans la vie. Car depuis deux décades, voir plus, le chanteur a élaboré un évènement annuel incontournable pour tous les artistes souhaitant participer à la récolte de fonds pour les mendiants et les nécessiteux de Dublin. Glen accompagne tous les chanteurs souhaitant s’investir dans la cause. Parmi les plus connus d’autre eux ? Bono, de U2, qui ne manque aucun des shows caritatifs et conviviaux à l’occasion des fêtes de Noël. Notons également la présence récurrente de Damien Rice, Lisa Hannigan et – avant sa mort, de Sinéad O’Connor, ainsi qu’une foultitude de musiciens locaux, tous unis du projet de Glen Hansard : « Christmas Eve Busk Grafton Sstreet », qui se déroule chaque année au mois de décembre. Plus qu’un simple troubadour, Glen Hansard était un paladin tout a fois utopiste dans ses idées, preux et généreux dans ses actes – dont la seule arme pour changer le monde était sa guitare. Il laisse derrière lui un vide immense.

 

Visuels :

Concert : Yves Braka