Au lendemain de l’ouverture de la Biennale de théâtre de Venise, la star du théâtre japonais mixe tous les arts vivants de son pays pour une lecture interculturelle de l’un des chefs-d’œuvre shakespeariens.
Le mur du fond de scène est paré de carrés blancs de différentes tailles. Au sol, il y a des instruments, des tambours. Bien avant que le public ne soit plongé dans le noir, on voit des corps entrer par une petite porte. Elle donne vers l’extérieur, ce qui coupe le quatrième mur par l’arrière. Les personnages entrent, on en compte une vingtaine. Une dizaine va constituer un chœur, d’autres l’orchestre, et quelques-un·es vont « jouer ». Oui, entre guillemets, car on comprend très vite le procédé brillant mis en place : chaque personnage majeur est interprété par deux artistes différents : un·e acteur·ice de mouvement (le corps) et un·e acteur·ice de narration (la voix).
L’histoire est parfaitement celle d’Othello. Pour rappel : dans la ville de Venise, le général maure Othello épouse secrètement Desdémone, mais son officier Iago, jaloux et manipulateur, décide de le perdre en lui faisant croire à l’infidélité de son épouse. Pourquoi Iago fait-il cela ? On ne le sait pas. Mais voilà que les paroles ont ici des conséquences excessivement dramatiques.
Nous rencontrons d’abord un pèlerin, le Pèlerin / Voyageur (Waki) (Maki Honda), qui, en direct de Venise, nous parle de… Venise, qui est prise dans un conflit majeur avec les Ottomans. Cela n’a pas manqué de faire sourire le public local, évidemment.
Très vite, Waki rencontre un groupe de femmes restées à Chypre, scindé entre les mouvements sur scène et le chœur vocal agenouillé. Et c’est à partir de là que la technique de Miyagi, déjà présente lors du 71e Festival d’Avignon avec son Antigone toute blanche en 2017, celle de la dissociation, apparaît de façon plus monumentale.
Les codes du butō croisent ceux du nō. Les déplacements du corps, longs et profonds, illustrent, avec un zeste de kabuki en surjeu, les paroles prononcées. Par exemple, quand il est question d’oiseaux qui s’envolent, les mains s’envolent aussi. Et quand la douleur, d’abord de l’exil puis de l’incompréhension, arrive, les visages se serrent.
Dans cette version, la forme s’éloigne du théâtre. Peu de passages sont en dialogue direct ; seule la manigance de Iago envers Othello l’est. Les autres interactions sont toujours décalées par la place du tambour, qui devient un rythme de transe.
La tension monte autour du fantôme de Desdémone, qui va apparaître sous différentes formes. Les costumes assument de déplacer la scénographie dans un Japon éternel. Les personnages féminins sont en yukata et les hommes en hakama.
Souvent, Othello est vu comme la moins « métaphysique » des pièces de Shakespeare. Elle est presque nietzschéenne, humaine, trop humaine, où la jalousie dévore le cœur des hommes au point de les rendre criminels. Avec brio, Satoshi Miyagi les éjecte, ces hommes, pour offrir à Desdémone, campée par la puissante Micari, qu’il transforme en reine, une entrée digne de son rang.
L’image reste figée avant d’entrer dans une légère pantomime nō. Le metteur en scène lui rend l’hommage qu’elle n’a jamais reçu, tant la pièce se passionne davantage pour les manigances du vengeur que pour la première victime.
Pour cette première européenne, cet Othello en japonais séduit par sa précision et son esthétique. Il permet de décadrer notre regard de façon efficace dans une esthétique pourtant très classique du côté japonais de l’affaire.
Du 7 au 21 juin, la Biennale Teatro 2026 dirigée par Willem Dafoe réunit à Venise quelques-unes des figures majeures de la scène internationale : Satoshi Miyagi, Emma Dante, Mario Banushi, Lemi Ponifasio, Dorcy Rugamba ou encore Angélique Kidjo. Au programme, théâtre, danse, musique, créations du Biennale College et projets pédagogiques dans un festival placé sous le signe de l’« ALTER NATIVE ».
Visuel : ©Biennale