Le Théâtre de la Concorde relançait le 2 juin ses Procès fictifs avec, pour cette édition, celui d’Holopherne.
Est-ce véritablement à une « concorde » que nous invite le théâtre du même nom ? La promesse faite au public de participer à la mise à mort de ce général sanguinaire que fut Holopherne laisse présager le contraire. La concorde dont il sera question est bien davantage celle des femmes et des hommes engagé·es pour faire changer cet ordre patriarcal qui permet aux seconds de violer impunément les premières.
Le crime d’Holopherne évoqué ici est moins l’écrasante litanie de ses crimes de guerre, énumérés dans le Livre de Judith, que les conséquences de sa mort sanglante. Peut-être est-il temps de rafraîchir les idées aux moins versé·es dans les Écritures d’entre n·vous : alors qu’il assiège le village de Béthulie, au bord de la famine, une jeune veuve sort dudit village et entreprend de le séduire pour l’occire d’un coup d’épée. Pourquoi, direz-vous, est-ce donc la victime de cet assassinat, qui est sommé de se présenter à la cour, et non sa meurtrière ?
Parce que la groupie de Klimt que vous êtes le sait : quand les peintres s’emparent de ce sujet, c’est moins pour présenter le dernier souffle du militaire que pour offrir aux spectateurs libidineux l’occasion de se rincer l’œil face à une Judith dénudée. De sujet, la jeune femme devient ainsi objet – du désir des hommes, du peintre, des marchands d’art et de leurs clients.
C’est donc du chef d’association de malfaiteurs qu’il est inculpé, pour avoir, avec d’autres, participé à l’érotisation de la violence. Face au public, la procureure (Aïla Navidi) déroule les faits. La projection des toiles du Caravage, de Klimt, bien sûr, et August Riedel, opposées à celle, plus violente et moins sexy, d’Artemisia Gentileschi, vient à l’appui : le Livre de Judith est un prétexte, pour les hommes peintres, à réduire les femmes à des objets de désir, quand les femmes artistes y présentent avec soin et précision l’horreur de l’agression.
L’accusé (joué par Florian Chauvet) se récrie, avec les arguments que l’on ne connaît que trop bien. Lui vient en soutien cet éminent sémiologue nommé Roland Barthes (Benjamin Martin). Il se livre à une analyse sémiologique pour le moins contestable de la toile de Klimt, décrivant avec complaisance ses rondeurs et autres bouts de chair. La sauveuse de son peuple disparaît ainsi sous le corps réifié. Le public de ce Procès fictif ne l’entend pas ainsi et siffle ou hue l’intellectuel.
Après le procès d’Holopherne viennent ceux des clercs et des intellectuels, accusés de complicité dans ces actes qui consistent à réduire les femmes à des corps désirables et jamais désirants. L’historienne de l’art Camille Belveze, conservatrice du p·matrimoine, procureuse d’un jour, déroule les faits avec de très nombreux exemples et arguments. La présidente du Collectif féministe contre le viol Emmanuelle Piet abonde, avant que la salle ne soit invitée à s’exprimer sur les châtiments mérités. Cette forme de théâtre-forum fonctionne à merveille : le public participe avec allégresse, réfléchit et s’exprime comme dans un meeting. Et la liesse qui clôt la soirée a elle-même quelque chose de la joie des débats publics. Le dynamisme de Typhaine D., greffière et Madame Loyale, n’est pas étrangère à ce succès.
Cette transformation de la salle Joséphine Baker en un lieu qui tient à la fois du prétoire et de la Mutu s’inscrit dans un dispositif que le théâtre dirigé par Elsa Boublil a déjà expérimenté : celui des « procès fictifs ». Commencée par Le Procès Pelicot au Procès de la Seine, cette série de performances/spectacles a pour objet de tirer le public de sa passivité et de l’inviter à participer pleinement, en qualité de jury populaire, au procès qui se joue sous ses yeux.
Holopherne doit mourir : un procès fictif de l’histoire mondiale du patriarcat, événement imaginé par l’association Iran Justice et le Théâtre de la Concorde, le 2 juin au Théâtre de la Concorde.
Visuel : ©poppy_dans_la_rue