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« L’Apocalypse » de Louis Bonnard : une œuvre riche et intelligente

par Julia Wahl
21.06.2026

Louis Bonnard reprend au Centre culturel suisse les quatre épisodes de son Apocalypse, une œuvre riche et intelligente.

Pour celles et ceux d’entre vous qui ne seraient pas versé·es dans les Écritures, peut-être nous saurez-vous gré de cette rapide présentation du Livre de l’Apocalypse : il s’agit d’un livre longtemps attribué à un certain Jean, non identifié, mais longtemps associé à l’apôtre du même nom. Sa place dans le canon a longtemps fait débat, d’un christianisme à l’autre, parce qu’il encouragerait le millénarisme.

 

Le Livre de l’Apocalypse, une œuvre singulière

 

Par ailleurs, sa forme est particulière : le narrateur Jean s’y présente comme témoin, racontant une série de visions qu’il aurait eues, annonçant l’apocalypse, c’est-à-dire non pas une catastrophe, mais une « révélation » où la destruction de l’univers préexisterait à la renaissance d’un monde dont le mal serait exclu. En raison de la qualité d’observateur de Jean, le sens de la vue y est singulièrement sollicité : les images, tout à la fois concrètes et symboliques, sont nombreuses dans ce livre. De ce fait, celui-ci se prête volontiers à une adaptation par les arts visuels, théâtre, cinéma, ou peinture.

 

La proposition de Louis Bonnard cherche à rendre compte de cette dimension sensuelle de l’œuvre, tout en modernisant sa portée morale. La scénographie et la lumière de Florian Leduc occupent ainsi une place centrale dans la proposition scénique de l’artiste suisse. Ce dernier y mêle un humour aux multiples influences, qui met à distance la solennité du propos. De son côté, la dramaturgie du spectacle témoigne du désir de rendre compte de la dimension anagogique du texte.

 

Cycle et circularité du temps

 

La structure du spectacle se donne en effet dès le départ comme un thème en soi. Louis Bonnard a choisi de créer une Apocalypse faite de quatre épisodes distincts. Pour chacun, il a fait appel à des dramaturges différents (Adina Secretan pour les épisodes 1 et 4, Aurélien Patouillard pour l’épisode 2, Marion Duval pour l’épisode 3). Pourtant, ce découpage, qui pourrait faire craindre un ensemble décousu, permet à l’ensemble de jouer avec les notions de série et d’épisode : chaque début d’épisode rappelle ce qui s’est passé auparavant tandis que chaque fin annonce ce qui va suivre et crée un effet d’attente dans le public.

 

Ainsi, l’artiste crée un parallèle entre l’antiquité de sa source et la contemporanéité des feuilletons et séries télévisées, dont chaque fin d’épisode doit donner envie de voir la suite. Cette superposition de deux époques éloignées participe bien sûr de l’humour de l’œuvre, mais apparaît rendre également compte de l’importance du cycle et de la circularité du temps dans l’Apocalypse : après la victoire du Bien sur le Mal, vient le renouveau. Chez Louis Bonnard, l’humour n’est donc jamais – ou rarement – gratuit. 

 

Une fin du monde 2.0

 

Le combat à mort entre le Bien et le Mal est précédé, dans le texte religieux, d’un passage consacré à des réflexions morales mêlées aux actions vues et racontées. C’est là le premier aspect que l’auteur entreprend de moderniser. Cette fin du monde qui fait si peur serait, dans cette nouvelle Apocalypse, pavée de ces obscures intentions qui consistent à hâter le réchauffement de la planète tout en prétendant faciliter la vie des hommes et des femmes. Louis Bonnard déroule alors ce qui adviendrait de cette humanité, contrainte de renoncer à l’avion, puis à la voiture, puis au vélo et à la charrette, pour finalement ne plus se déplacer qu’à pied ou à cheval.

 

Le propos n’est pas, nous en conviendrons, d’une grande originalité. De même, l’humour connivent qui permet à l’auteur de ne pas trop se prendre au sérieux n’est pas, lui non plus, d’une grande nouveauté. L’intérêt se situe toutefois dans l’étroite intrication du comique et du sérieux et dans le recours à des formules qui reprennent le style du Livre de la Bible. Cette allusion formelle à la source du spectacle n’apparaît pas seulement dans le texte, mais est également au centre du travail scénique et scénographique.

Sens et sons au service de l’Apocalypse

 

La scénographie de Florian Leduc tourne tout autour d’une église de polystyrène. Cette église, qui fait au début face au public, se voit ensuite détruite, recouverte de draperies de différentes nuances de rouge lors du passage consacré à l’Enfer avant que de se voir pour partie reconstruite. Elle est donc symbole et témoin de ce monde qui change avant de revenir à son point initial. La création lumières n’est pas en reste, qui dessinent des ombres et des jours découpant la scène à la façon d’un film expressionniste, avant que de proposer des ambiances lumineuses plus franches, faites de rouge ou d’orange (épisode sur le diable), ou de vert et de rose lors de la résurrection. Un projecteur recouvert d’une gélatine jaune-orange joue pour sa part ce soleil qui nous réchauffe chaque jour un peu trop.

 

Les accessoires et les costumes de Doria Gomez Rosay font également de nombreuses allusions à la dimension visuelle du Livre de l’Apocalypse. Louis Bonnard revêt ainsi régulièrement une cape noire, qu’il étend à la manière des ailes d’un oiseau de proie, mais dont l’envers est fait d’un ciel bleu foncé orné d’une lune et d’étoiles, allusion à la femme qui a « le soleil pour manteau » dans le verset 12 du texte. De même, lors du deuxième épisode, Louis Bonnard chevauche un cheval qui le transforme ipso facto en l’un des Chevaliers de l’Apocalypse. Les évocations passent aussi par le son, notamment par les trompettes ou la musique de Bach, propre à créer une atmosphère de spiritualité.

 

Un humour qui questionne

 

Tout cela et bel et bon, mais tout cela est sempiternellement mêlé, on l’aura compris, à un humour qui rassemble scène et salle autant qu’il met à distance et modernise le propos. Ce comique passe volontiers par la connivence entre un acteur qui se veut aussi névrosé que son public, soucieux d’un réchauffement climatique contre lequel il ne se bat pourtant pas. En outre, son sourire jovial suffit à détruire l’atmosphère épique créée par les trompettes.

 

C’est dans la troisième partie que l’humour occupe la place la plus importante. L’Enfer n’y est ni le feu ni les autres, mais ces émissions de télévision qui cherchent l’abêtissement du public. Louis Bonnard y devient un animateur qui fait se mouvoir, sur un simplement claquement de doigt, spectateurs et spectatrices. L’humour y est volontiers fécal, sinon grossier, avec force rots et pets. Il devient franchement gênant quand l’acteur tend à une spectatrice un stylo en forme de pénis, dont elle doit se saisir pour signer un papier.

 

Bien sûr, ce passage se veut satirique, représentatif de ces stars de pacotille qui s’emparent, à l’instar du diable, de l’esprit de leurs fans pour leur faire faire ce qu’elles veulent. Il n’en reste pas moins que la spectatrice n’est pas en situation de refuser et se retrouve ainsi, contre son gré, avec un sexe dans la main. Loin de seulement dénoncer les rapports de domination, ce dispositif, pour reprendre les termes de Bérénice Hamidi, « reprodui[t] la violence en remettant la victime dans la position d’humiliation et d’atteinte à la pudeur constitutive de la violence sexuelle ».

 

L’Apocalypse n’en est pas moins un spectacle riche et intelligent. Il lui manque néanmoins, pour lui permettre d’atteindre son objectif, une véritable réflexion sur l’acte qu’est la mise en scène, laquelle n’est jamais, surtout quand elle implique le public, entièrement fictive.

L’Apocalypse, création en quatre épisodes, de Louis Bonnard. Au Centre culturel suisse jusqu’au 21 juin.

 

Visuel : © Dorothée Thébert Filiger