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Hassane Kassi Kouyate, directeur des Francophonies : « Avec la culture, on continue à vivre, à grandir et à entretenir les âmes »

par Julia Wahl
22.09.2026

Les festival des Francophonies, le rendez-vous incontournable des écritures théâtrales contemporaines, ouvre ses portes demain. Petite présentation avec Hassane Kassi Kouyate, le directeur du festival, comme cicérone.

Votre éditorial de cette année est particulièrement politique. Vous y déclarez notamment : « Nous sommes celles et ceux qui croyons qu’il faut ouvrir nos frontières et fermer nos bouches » et

« Nous ne sommes pas les défenseurs de la langue française, mais de sa créolisation. »  Pourquoi cela vous paraissait-il particulièrement important de mettre l’accent sur ces questions d’ouverture de frontières et de créolisation actuellement ?

 

La circulation des artistes, je crois que c’est la circulation des gens, de l’humanité ici qui pose un problème. On le voit de plus en plus, les frontières se ferment, les décisions prises contre l’immigration sont de plus en plus drastiques : les décisions prises contre les immigrés qui viennent pour leur survie, que ce soit la guerre, le matériel social, économique ou climatique.

Les restrictions ne sont pas qu’au niveau des frontières, mais aussi au niveau mental et au niveau émotionnel. Quand quelqu’un qui dit par exemple qu’il est ouvert à l’autre, cela devient compliqué, pas seulement la France : tout le monde, même en Afrique. Il y a un recul total de l’ouverture, il y a moins d’ouverture vers l’humanité. L’humanité, l’humain n’est plus au centre des choses.

Et les valeurs, je pense qu’il y a une régression de certaines valeurs. Et il y a une régression de ce qu’est le service public. C’est tout ça, c’est quoi le service public ? Quand on parle de service public, on parle d’inclusion. Et je ne vois que de l’exclusion au fur et à mesure, à tous les étages, à tous les niveaux, dans tous les secteurs, dans le secteur culturel, qui est un secteur qui touche, qui est censé toucher toute la population, quelle qu’elle soit l’âge, la catégorie sociale, le lieu géographique, etc.

On n’arrive pas à mesurer, en tout cas ceux qui gouvernent ce monde aujourd’hui, avec le recul des moyens mis à la disposition de l’art et de la culture, ne mesurent pas l’impact de la culture sur la survie humaine. La survie humaine, on pense que c’est manger des pâtes, des patates, que ça suffirait, et je crois que c’est là le vrai problème. On parle souvent du pouvoir d’achat. Le pouvoir d’achat, quand on évoque, on évoque souvent du point de vue de payer son loyer, sans essence… Pourquoi pas ? C’est bien. Mais avec la culture, on continue à vivre, à grandir et à entretenir les âmes. C’est pour cela que je parle de lieu de résistance [pour le festival des Francophonies], d’autant plus que le cœur du projet, c’est les autres : d’autres personnes qui partagent deux choses, qui sont cette langue, et la deuxième, c’est la culture de l’humanité. Je suis convaincu de la nécessité et de l’importance de ce que nous faisons.

 

Pour en revenir à ce que vous disiez tout à l’heure, vous aviez dit qu’il faut toucher toutes les populations, quelles qu’elles soient. Comment les Francophonies tentent-elles justement d’embrasser le public le plus large possible ?

 

D’abord, à l’époque où je suis arrivé, on a proposé de changer le nom. Ce n’est pas pour rien. D’abord, on ne dit pas la Francophonie, on dit les Francophonies. Donc, on prône la pluralité et la diversité. Et ça, ça doit se voir dans la programmation. Donc, on doit voir la pluralité des propositions, des mises en scène, des types de mise en scène, des écoles de mise en scène. La pluralité disciplinaire aussi : vous avez de la danse, vous avez de la musique, vous avez du cinéma, vous avez du théâtre. Il y a les débats et les rencontres, il y a les moments de réflexion…

Ensuite, il y a les entrées libres. Par exemple, toutes les écritures sont entrées libres dans la limite des places disponibles. Et ce n’est pas parce que l’entrée est libre que la programmation n’est pas exigeante. Elle est très exigeante et varie, comme je viens de le dire. Et l’exigence, c’est la qualité du travail.

Il y a aussi les prix libres pour certains spectacles et les places ne sont pas numérotées : ce n’est pas parce qu’on a payé 5€, qu’on sera derrière celui qui a payé 20. Non.

Nous avons aussi une personne qui est dédiée pour travailler avec les différents handicaps. Il y a le Souffleur d’images [principe d’audiodescription], il y a plein d’autres dispositifs qu’on a mis en place pour aussi certains handicaps. On aura des moments de contes avec la langue des signes française.

On travaille aussi avec des amateurs. Depuis que je suis là, j’ai décidé que le spectacle, c’est toujours avec des amateurs. Pourquoi ? Pour moi, c’est l’école du spectateur. Quand les gens sont dans la fabrication des spectacles, ils voient les spectacles différemment. Et quand il y a un amateur, souvent, il y a toute sa famille qu’on touche. Il y a souvent un spectacle, quelqu’un qui assiste à un spectacle. Donc, c’est aussi une manière de régénérer le public.

 

Comment avez-vous travaillé ce resserrement, qui consiste à passer de deux éditions par an à une seule [il y avait jusque 2005 deux éditions, l’une en automne et l’autre au printemps] ?

 

Au début, c’était les contraintes financières et économiques qui nous avaient poussé à porter le début du spectacle et d’en faire un seul festival. C’était la première raison. Et, parfois, il y a un malus qui devient un bonus… Au début, on n’était pas content. Mais à force de ne pas vouloir être victimes par rapport à tout ce que je viens de vous dire, on a hésité à chercher une solution. On s’est rendu compte que c’était mieux.

Pourquoi ? Parce que les gens qui s’intéressaient aux textes viendraient voir les textes voir aussi les mises en scène. On s’est rendu compte qu’en faisant évoluer les choses, le public n’était pas forcément le même. Il y avait des artistes qui se croisaient et il y avait d’autres qui venaient soit à un festival, soit à l’autre. C’était dommage. C’est pareil au niveau des professionnels et au niveau de la presse. Il y a certains qui venaient au printemps ou à l’automne mais qui ne venaient pas aux deux. Et maintenant, les gens se croisent.

Après, ça devient un gros festival parce que c’est le matin et l’après-midi, alors que d’habitude, le matin, il n’y avait presque rien. Il y avait quelques deux ou trois débats.

On est très pressés de voir comment les dix jours vont se passer. Moi, je pense que ça va être extraordinaire du point de vue des rencontres, du point de vue des placements, du point de vue aussi de la richesse des propositions.

 

Qu’en est-il de la programmation de cette édition ?

 

La programmation, on avait voulu faire une parallèle au cas de l’est de l’Afrique à l’Inde. Mais comme vous avez vu, dans le programme de production, on a réduit cette ambition d’ouverture. Tout tourne autour des questions de résistance et de reconstruction. Il y a des textes autour de ça : résister et se reconstruire.

Le festival Les Francophonies – Des écritures à la scène s’étend cette année du 23 septembre au 3 octobre à Limoges. Programme ici.

 

Visuel : © Christophe Péan