Robin Renucci redonne à L’école des femmes sa forme de pièce de théâtre de tréteaux où farce et tragédie donnent la réplique à la comédie humaine. Une troupe imposante et un François Morel, magistral, dans un de ses plus grands rôles, servent cette satire plus sérieuse qu’elle n’y parait.
Il ne vous reste que 2 jours pour filer à Grignan voir la dernière création de Robin Renucci dans le cadre somptueux du château de Grignan. Si vous avez déjà repris le travail, pas de panique, une longue tournée nationale vous permettra surement de trouver une date à votre convenance.
Certes à Grignan vous aurez l’énergie du lieu, puisque cette pièce est, comme chaque année, une pièce du répertoire classique montée spécialement par un metteur en scène choisi dans le cadre des Nocturnes de Grignan. Pour l’anniversaire du quadricentenaire de la naissance de la comtesse de Sévigné, Robin Renucci aurait pu se rapprocher de son œuvre, il a préféré, semble-t-il s’ouvrir à sa personnalité en proposant un plébiscite féministe. 1662, étant la date de la création de L’école des femmes mais aussi celle de l’arrivée de parutions de certaines autrices du XVIIe siècle telle La princesse de Montpensier de Madame Lafayette.
Avec la plus grande partition du répertoire, le rôle d’Arnolphe est une attraction autant qu’un challenge. Robin Renucci a choisi un roi de la scène, pour relever ce défi : François Morel.
Le choix était audacieux, lorsque l’on connait d’un côté la bonhomie et le capital sympathie dont bénéficie le comédien et de l’autre le caractère bien haïssable du personnage d’Arnolphe, grand masculiniste, débiteur d’horreurs sur les femmes et de la façon de les tenir à sa botte. Un contre-emploi qui démontrera la puissance de jeu et de composition de François Morel.
Le positionnement de Molière dans L’École des femmes a fait parler. Sa critique appuyée de l’éducation des filles, de la religion, de la misogynie et des ridicules sociaux de l’époque lui a attiré les foudres des concernés et des auteurs jaloux de son succès.
L’École des femmes de Molière est une comédie classique en cinq actes et en vers (alexandrins). Le directeur de la Criée a donc réuni, à son image, des amoureux du texte.
Il n’est plus à démontrer l’attrait et le goût des mots chez François Morel qui a notamment joué Monsieur Jourdain dans Le Bourgeois gentilhomme, Sganarelle… François Deblock a cheminé longtemps avec Jean Bellorini, metteur en scène attaché aux grands textes dramatiques et littéraires qui avait d’ailleurs présenté le Cid à Grignan. Luc-Antoine Diquéro (Chrysalde) a été Créon et a joué dans La Tempête, En attendant Godot…Chani Sabaty faisait partie des deux derniers projets Racine de Robin Renucci – Andromaque et Phèdre. Igor Skréblin a entre autres joué dans Anna Karenine mis en scène par Gaëtan VASSART avec Golshifteh Farhani.
Le verbe de Molière est ici, non seulement respecté mais sublimé par des comédiens qui vénèrent les mots et les portent haut sur les fonts baptismaux du théâtre. Aucun d’eux n’y fait exception. Le texte est posé, la diction claire, la phrase transmissible, il ne croule pas sous une surinterprétation, à sa juste place, il est le vecteur du propos. Il est force et souffle, concepteur d’idées et espace de pensées.

C’est une des pièces les plus complexes de Molière. Un homme plus âgé tente de garder pour soi une jeunette. Il écrit L’école des femmes au moment où il se marie avec la sœur ou fille d’Armande. Une façon de se moquer des autres et de lui-même, pris au piège de ce qu’il dénonce, avec un marqueur de tristesse de ne pas avoir pu y échapper.
Il fait donc de son personnage principal Arnolphe, un quadragénaire, qui pour ne point risquer d’être trompé, élève une enfant dans l’ignorance afin de l’éloigner de toute luxure ou tentation. Recluse au couvent puis dans une cabane de fortune (écrasée contre l’immense façade et sous les emblèmes phalliques du fronton du château de Grignan), la douce Agnès va quand même croiser la route d’un jeune homme, Horace, dont elle va s’éprendre. Celui-ci est le fils d’un ami d’Arnolphe et va en toute innocence lui conter sa romance. Ce qui mettra Arnolphe au supplice et provoquera farces et quiproquos. Gardée par deux cerbères, Alain et Georgette (Chani Sabaty, Igor Skreblin, un peu sous-exploités par rapport à leur talent) Agnès n’aura que sa malice comme complice pour ne pas se faire abuser de toutes parts.
François Morel fait un travail remarquable de déconstruction du personnage d’Arnolphe et en dépeint toutes les nuances. De poseur, donneur de leçon, macho arrogant de la première heure à l’homme brisé devant faire face, en passant par le gredin qui malmène ses domestiques, il ne laisse pas une once de répit à son visage qui exprime magistralement toute la palette des sentiments qui le traversent. Une des scènes clefs et magnifiques de cette Ecole des femmes est celle où Arnolphe se rend compte qu’il est finalement lui aussi pris dans le filet des sentiments et qu’il aime Agnès. Son mariage stratégique se brise sur les émois du cœur. Sur chaque trait de son visage, la rage du rejet s’efface sous la peine du cœur. Nous consolerions presque cet homme qui, dans l’acte précédent, proclamait pourtant : « Votre sexe n’est là que pour la dépendance : Du côté de la barbe est la toute-puissance. ». Morel nous ébranle, nous surprend, nous trouble, nous prouve, s’il en était encore nécessaire, que nous avons affaire à un grand comédien auquel sied les grands rôles. Et qu’il faudrait lui en donner encore plus. À la fin, Chrysalde joué par un Luc-Antoine Diquéro impeccable, rappelle l’ironie du sort à son ami Arnolphe, outre que la peur n’évite pas le danger, le meilleur moyen de ne pas être cocu est de ne pas se marier.
Avec Juliette Cahon, découverte dans le magnifique « Musée Duras » de Julien Gosselin Robin Renucci a choisi l’innocence même, la candeur poussée à l’extrême. C’est une Agnès bien docile, soumise, presque un peu « nunuche » qui se présente à nous et subit toutes les humiliations de son protecteur d’Arnolphe et les envies de son amoureux Horace.
Mais ne feint-elle pas et n’œuvre-t-elle pas en secret, sous une apparente ingénuité, à sa future destinée ? Son hostilité boudeuse, sa joie inexprimée, ses petits pieds nus rentrés en dedans, son regard détourné face à son maître et éventuel futur mari Arnolphe relèvent d’une attitude passive-agressive à la mesure des possibilités de l’époque. Subir sans s’en laisser conter, ouvrir des brèches en cachette à l’image de ses rendez-vous amoureux.
Lors de cette lecture des principes de la bonne épouse imposée par Arnolphe, le duo Cahon/Morel fonctionne à merveille. Elle avec son ironie polie qu’elle affiche par son ton monocorde, sa nonchalance dénuée d’expression, juste un brin piquante, son ennui affiché. Lui, avec ses mimiques, tirées de son registre aux 1000 variantes d’expressions, qui ponctuent ses phrases, sa somnolence amusante et sa domination, pas si évidente. Agnès supporte mal ce qu’elle énonce jusqu’à suffoquer de l’outrage de tels ordres, jusqu’à devoir dénouer les lacets de son corset, reprendre l’air qu’on lui confisque, et se réattribuer sa féminité qu’on emprisonne sous une apparence de sotte- souillon.
François Deblock est un Horace brillant, gentilhomme prévenant mais intéressé, joueur pas très habile, amant joyeux et soumis à son père. Il est tout en énergie et volte-face, charmeur et charmant. Il a une belle complicité avec François Morel. Leurs jeux se complètent et se stimulent.
Au final Agnès a le choix entre un vieil homme qui la veut la plus bête possible pour mieux la posséder et un autre qui se promène partout avec un transistor qui diffuse sa chanson préférée Every Breath You Take de Sting dont les paroles font frémir :
Chaque respiration que tu prends
Et chaque mouvement que tu fais
Chaque lien que tu brises
Chaque décision que tu prends
Je te regarderai
Oh, ne vois-tu pas
Que tu m’appartiens ?
Il y a effectivement de quoi, tout laisser en plan et partir en courant faire sa vie toute seule et libre. Chaque histoire d’amour n’ancre-t – elle pas dans la chair et dans l’âme son vécu, transformant chaque coup au cœur en parcours initiatique dans la construction de la personnalité d’une femme ?
Il n’est point ici question de modernité d’un texte mais d’émancipation qui à chaque époque sert son combat et voit ses avancées. Les anachronismes mis en scène par Robin Renucci sont là pour le prouver, du transistor au réverbère. L’histoire est intemporelle car originelle, celle d’un triangle amoureux, d’un mariage forcé, d’un amour contrarié…celle d’un rapport homme/femme.
L’école des femmes se confond souvent avec celle de la vie. Si le droit à l’éducation est bafoué constamment dans le monde, celui des femmes l’est à chaque minute.
Robin Renucci en rendant anecdotique la scène phare de la réplique culte d’Agnès, que tout le monde attend : « le petit chat est mort » montre bien qu’il veut mettre l’accent ailleurs. Par ses tremblements et ses effets sonores répétés, il traque le faux pas des protagonistes. Il se positionne clairement contre ces pratiques de domination et offre à son héroïne une échappée belle qui la veut victorieuse des machinations des hommes.
On peut cependant regretter que Robin Renucci ne soit pas allé au bout de ses intentions de mise en scène et de sa critique du masculinisme. Faire résonner la menace du changement était une idée qu’il aurait fallu pousser plus avant. Certes la petite cabane de tôle est ébranlée comme toutes les geôles de toutes les femmes enfermées, battues, abusées, soumises, empêchées par force ou par ignorance, mais cela manque de force. Montrer une main au cul au théatre, ce qui se voyait en évidence en répétition, même afin d’en dénoncer le crime est encore un acte qui se réfléchit et donc parfois s’abandonne, là où dans le métro le geste ne monte au grand jamais jusqu’au cerveau de son auteur. Il finit, ici, en tape sur les fesses, façon commedia Del Arte. Dans cette hésitation à la démonstration doit-on voir la crainte des hommes à se voir associer à ce patriarcat alors qu’ils veulent le discréditer fortement ?
Le public, lui, ne se laisse pas duper. Ce qu’il y a encore quelques années, mois, aurait provoqué des indignations de connivence dans le constat d’une misogynie affichée au plateau, récolte désormais des huées franches et indignées. Cette pièce, comme a pu l’être à un niveau plus impressionnant, Catarina, ou la beauté d’aimer les fascistes de Tiago Rodrigues, sert de marqueur d’un nouveau positionnement du spectateur dans ce qui n’est plus entendable, même sur scène. La réaction est devenue viscérale, on boycotte même des maîtres comme Molière.
Au fil des plus de quarante représentations de Grignan les comédiens ont sondé leurs personnages au-delà des indications du metteur en scéne, y apportant le vécu de leur carrière et la fougue de cet esprit de troupe qu’ils portent en eux puisé chez Deschamps, Bellorini, Mnouchkine ou Gosselin et qu’ils ont mis en commun en fusionnant leurs talents. Ils en ont fait pièce plaisante, vive, joyeuse, populaire dans le sens noble, qui distrait autant qu’elle oblige à la réflexion. Elle donne à voir le pouvoir naissant des femmes, la jeunesse qui se cherche et le coup de pouce que tout un chacun peut donner pour que les choses changent.