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Aurillac : Nuisibles, de l’épidémie au militantisme : quand les rats envahissent la rue

par Capucine de Montaudry
20.08.2026

Avec sa nouvelle création Nuisibles, présentée au festival d’Aurillac, le collectif In Itinere propose une réappropriation de la figure du rat pour parler de militantisme et dénoncer la domination socio-économique. Cet hommage joyeux à la résistance politique offre un beau moment collectif, humain et revendicateur. 

Faire horde 

 

Le spectacle s’ouvre sur un débat entre les habitant·es d’un quartier : un enfant s’est fait mordre par un rat et il est question d’éradiquer les nuisibles par crainte du mal qu’ils pourraient continuer de faire. Plusieurs personnages se dessinent pendant les échanges, selon leurs émotions : phobie, indignation, enthousiasme, ras-le-bol, sensibilisation… Il·elles ont chacun·e un rôle défini qui caricature les échanges politiques au sein d’un groupe. Les dialogues sont heurtés, drôles, mais peu à peu la communauté se crée et le moment devient proprement

 

 

Le glissement s’opère autour de l’identification à la figure du rat. Tous et toutes travailleur·euses de nuit, il·elles habitent un quartier populaire et subissent l’appropriation de l’épidémie par les médias, qui en font un problème de société et donnent une image mal famée de leur quartier. Le débat ne porte plus sur la manière d’éradiquer les animaux, mais sur les modes de résistance possibles face à la violence que subissent les habitant·es du quartier. 

 

Le public est pris à partie dans les débats et les spectateur·ices sont invité·es à participer à plusieurs reprises, notamment dans la deuxième partie du spectacle où l’identification au rat conduit à vouloir envahir les rues. Trois groupes différents parcourent les alentours, pour faire du bruit, taguer le sol, les murs, créer l’effet du grouillement et de la nuée. La pièce se termine sur un parking avec un discours sur les oubliés. Le feu est mis à une statue de rat, au centre, à la fois symbole de colère et de rassemblement. 

 

 

Une réappropriation de l’espace public

 

Les personnages s’en excusent dès le début, il·elles ne sont pas des orateur·ices. Rétrospectivement, c’est aussi une contestation de la manipulation par la parole. On sait le pouvoir des mots, de la persuasion, les dangers et dérives que provoquent les étiquettes. Ici, les mots sont défaillants, ils jouent des tours aux personnages — Alice par exemple est dyslexique et inverse des lettres, ce qui mène évidemment à des jeux de mots et beaucoup d’humour. Elle n’arrive pas à nommer les rats avant la décision de déambuler. La prise de parole est sans cesse interrompue, chacun·e commence à raconter son histoire, et c’est dans leurs failles qu’il·elles finissent par se rencontrer. 

 

Le moment de la rue est celui du mouvement, de la force d’un groupe que plus rien ne peut arrêter. Cette seconde partie du spectacle est très ludique : les spectateur·ices sont invité·es à taguer le sol, les murs, les poubelles ; l’un des trois groupes reprend la figure du joueur de flûte de Hamelin et scande des slogans dans lesquels le rat est devenu un allié. 

 

La lumière, le bruit, le tag, le feu, les émotions… de nombreux codes du militantisme sont pris à partie. L’effet est réussi, le sentiment du collectif se propage et de nombreux passants s’ajoutent à la horde. L’histoire de ce spectacle raconte finalement la manière dont un collectif se forme. 

 

 

Le problème des métaphores 

 

Le problème des métaphores tient à leur caractère enfermant. S’identifier aux rats, c’est reconnaître la perception qu’ont les populations dominantes des personnes en situation de précarité, sans renversement réel. Il est intéressant de se réapproprier cette figure animale pour parler des mouvements de rue, en insistant sur des caractéristiques peu connues des rats, mais la contestation rassemble au sein d’opinions au fond peu clivantes. 

 

Le spectacle ne s’arrête jamais. Il s’agit toujours de théâtre dont la scénographie lumière est soignée du début à la fin, les personnages déclament un texte, peu de place à l’improvisation. Les tags sont éphémères. Le rat ne brûle pas réellement. Il s’agit d’un jeu à grande échelle et c’est un plaisir d’y participer, sans que cela vienne chambouler des conceptions. Proposer des rats vivants sur scène est une forme de prise de risque, qui ancre davantage le spectacle dans le réel, mais n’apporte pas grand-chose à la dramaturgie.

 

Le discours qui clôt la pièce, prononcé dans un décor proprement spectaculaire, est un beau moment manifeste qui permet d’éviter l’écueil d’une métaphore filée jusqu’à perdre son sens. La valeur de la figure du rat ne tient pas tant à ce qu’elle dit des rapports humains, mais plutôt au rassemblement qui s’opère autour de ce symbole — ce qui est très réussi. 

 

Direction Artistique et Mise en scène : Thylda Barès & Paul Colom

Écriture : Laurie Guin​​

Distribution : Thylda Barès, Nathan Chouchana, Harry Kearton, Koromoutou Sidibé​​, Kyra Van Den Enden

Scénographie : Aurélien Izard

Construction Rat : Denis Magnan, Gaspard Lemarchand et Neil Price

Création musicale : Quentin Postel

Conception et Création Sonore : Paul Colom

Costume : Julie Dhomps​​

Régie générale : Sebastien Roman, Damien Gallot ​​ou Nyls Barès. 

 

Visuel © 2025 par Nenad Ivanovic